L’académie du langage

Focus #10

jeu. 15 octobre 202015.10.20
20H00—21H30
5 rue des Ecoles
75005 Paris
Tarif
Unique : 5€
Pass illimité : 15€
Cartes UGC/MK2/CIP acceptées

Programmé et présenté par Théo Deliyannis

Au cours de son voyage sur l’île de Laputa, Gulliver visite l’Académie de Lagado, une université qui tente des expériences de toutes sortes, dont certaines basées sur le langage. L’une d’entre elle vise à réduire tous les mots à une syllabe puis à se passer des verbes et adjectifs, pour finalement supprimer tous les mots, permettant là de préserver au mieux les poumons des habitants de l’île. Ce programme nous proposera de visiter cette académie à travers le long-métrage Lagado de Werner Nekes, puis par le court film Wawa de Sky Hopinka : deux films qui, à leur manière, jouent sur les expériences langagières.

Lagado
Werner Nekes
Allemagne
1977
16 mm
75'
Wawa
Sky Hopinka
États-Unis
2014
Numérique
6'

L’autre projet était un plan pour la suppression totale de tous les mots, ce qui représenterait un grand avantage au point de vue de la santé comme de la brièveté. Car il est clair que chaque mot prononcé est, à quelque degré, un affaiblissement de nos poumons par corrosion, et en conséquence contribue à abréger notre vie. Il proposait l’expédient suivant : puisque les mots ne sont que la représentation d’objets, il serait beaucoup plus simple de transporter avec soi tels objets que l’on choisirait suivant les besoins particuliers du discours. […] Il ne comportait qu’un seul inconvénient. Si, en effet, un homme a beaucoup d’affaires de différents ordres à traiter, il doit transporter sur son dos une énorme quantité d’objets, à moins qu’il ne puisse entretenir un ou deux solides porteurs. J’ai souvent vu deux de ces sages quasi écrasés sous le poids de leurs paquets, comme les colporteurs chez nous. Lorsqu’ils se rencontraient dans la rue, ils posaient leur chargement à terre, ouvraient leur sac et commençaient une conversation d’une heure, puis ils rempaquetaient, s’aidaient l’un l’autre à se charger de leur fardeau, et prenaient congé. […] Un autre grand avantage de cette invention, c’est qu’elle peut servir de langue universelle, être comprise par tous les peuples civilisés dont les biens et les outils sont en général assez semblables, en sorte qu’ils peuvent facilement s’entendre.1

Gulliver décrit, au cours de sa visite de Lagado, une série d’expériences qui prêtent à sourire tant elles apparaissent vaines. En considérant la langue comme une somme d’étiquettes qu’il suffirait de coller sur des choses pour y faire référence, leur entreprise s’avère avoir le résultat inverse : s’il y a bien un allègement au niveau des cordes vocales, les scientifiques se retrouvent à porter tous les objets qu’ils veulent désigner chaque fois qu’ils s’engagent dans une interaction. Cette expérience fait étrangement écho à une question de cinéma, qui a tenté la même expérience en remplaçant toutefois les objets par leur image.

Lagado de Werner Nekes a été réalisé en 1977 au cours d’un atelier avec une vingtaine d’étudiants. Il constitue le premier film parlant de Nekes. Probablement influencé par le film-fleuve de Michael Snow, ’Rameau’s Nephew’ by Diderot (Thanx to Dennis Young) by Wilma Schoen, fini trois ans plus tôt, Nekes reprend le principe d’une suite d’expériences-tableaux basées sur le son, la communication entre les humains, les aléas de l’enregistre- ment, les décalages sémantiques entre image et son, le lien entre montage et diction, etc.

Dans Lagado, ce qui va intéresser le cinéaste ce ne sera pas de simplement reprendre les quelques expériences de langage proposées à l’académie de Lagado mais bien de jouer sur ces expériences vouées dès le début à n’être rien d’autre que des expériences, donc des jeux. Par ce principe, on assiste à un film expérimental au sens strict, c’est-à-dire que le film se présente lui-même explicitement comme une expérience, avec des cobayes (les étudiants), un scientifique (Nekes) ; il ne lui manque qu’une évaluation des résultats de l’expérience, dont nous nous chargerons en tant que spectateur.ice.s.

Notre visite à l’académie du langage se conclura par le court film de Sky Hopinka, Wawa, qui rend compte d’un cours de chinuk wawa, autrefois un pidgin parlé dans la région Nord-Ouest Pacifique des États-Unis, qui demeure peu parlé aujourd’hui. Le sous-titrage de Wawa représente un véritable défi à la traduction, car le film joue à la fois sur un texte qui tente de rendre compte de la multiplicité sémantique de la langue en refusant l’interprétation de la traduction et en donnant plusieurs sens à chaque mot, mais aussi au niveau de la bande sonore où les langues se mêlent à en produire une véritable cacophonie. Par ce dispositif, le film pose à la fois des questions d’appartenances culturelles, tout en s’en distançant par ces enchevêtrements de sens, par la situation absurde du cours donné à trois élèves, ironisant ainsi presque sur ces langues «mortes» qui ne sont plus parlées et qui de fait deviennent inutiles à la communication entre les humains.

1

Jonathan Swift, Voyages en plusieurs lointaines contrées de l’Univers par Lemuel Gulliver d’abord médecin, puis capitaine à bord de plusieurs navires, ed. Club Français du Livre, trad. André Desmond, 1949, p. 211

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