Soirée d’ouverture

Focus #9

mer. 14 octobre 202014.10.20
19H00—23H00
5 rue des Ecoles
75005 Paris
Tarif
Unique : 5€
Pass illimité : 15€
Cartes UGC/MK2/CIP acceptées

Première partie : MON PAPA EST POMPIER À PERPIGNAN

Le covid-19 aura modifié de manière significative nos conversations et nos interactions en général. Converser est devenu source de danger : on a contrôlé le volume de notre voix, limité l’utilisation intempestive de labiales, parlé à plusieurs mètres de distance jusqu’à rendre inaudible notre parole… Cette programmation, pensée comme un éloge des postillons, sera une façon de nous réconcilier avec les cavités buccales, à réapprendre lentement à parler, à contrôler nos déjections oratoires. La parole reviendra à nous, tel.les des nouvelleaux-né. es : par le babil et par le cri.

Programmation

Êtes-vous malades ?
Philipe Bordier
France
1973
16 mm
9'
Santin
Hugo de Vries
Pays-Bas
1976
16 mm numérisé
4'
India Shouting Match
George Barber
Inde
2010
Numérique
6'
i turn over the pictures of my voice in my head
Valie Export
Autriche
2009
Numérique
11'40
YYAA
Wojciech Bruszewski
Pologne
1973
16 mm
3'
Dolgi AAAAAAA
Davorin Marc
Yougoslavie
1980
Super 8
3'
Le rire
Tony Tonerre
France
2002
Vidéo numérisée
1'30
Mademoiselle !
Emilie Jouvet
France
2003
Vidéo numérisée
4'40
Scream Queens
Ariane Yadan
France
2013
Numérique
14'
PROST
Ernst Schmidt jr.
Autriche
1968
16 mm
3'

balbutiements de la parole, cris primaux et postillons

le covid-19 aura modifié de manière significative nos conversations et nos interactions en général. converser est devenu, pendant un temps du moins, source de danger : on a fait attention au volume de notre voix, limité l’utilisation intempestive de labiales, parlé à plusieurs mètres de distance jusqu’à rendre inaudible notre parole… en se couvrant, la conversation s’est troublée, créant parfois quelques échanges difficiles et pleins de mal-entendus.

le cinéma, heureusement, possède son propre masque de protection : l’écran. celui-ci nous permet de contempler des bouches à l’air libre de plusieurs mètres de large tout en sécurité.

cette programmation pensée comme un éloge des postillons sera une façon de nous réconcilier avec les cavités buccales, à réapprendre lentement à parler, à contrôler nos déjections oratoires. la parole, petit à petit, reviendra à nous, tel. les des nouvelleaux-né.es : par le babil et par le cri. à travers une sélection de films singuliers de provenances et de contextes parfois très différents les uns des autres, nous passerons d’une parole contrainte à une parole qui finit par se dégager totalement.

êtes-vous malades ? sera la question qui vous sera posée dès le début de séance — en espérant que la réponse y sera négative. c’est aussi le titre d’un film de Philipe Bordier, figure du cinéma souterrain français, honteusement oublié, dont l’œuvre reste encore à redécouvrir. il a été programmateur au grand festival SIGMA à Bordeaux, puis a fondé la coopérative informelle Ciné-Golem — en parallèle, il écrivait, sur le cinéma mais aussi des romans, dans des revues, et il réalisait de courts films, souterrains au début, puis pour la télévision. le film, quasi science-fiction expérimentale, nous montre une troupe de comédiens s’entraînant à crier face caméra. un homme, assis, devient le reflet exact de notre position de spectateurices pour le restant de cette séance.
nous passerons ensuite à Santin de Hugo de Vries, film particulièrement mystérieux d’autant qu’aucune information autour de ce film n’existe à ce jour, de l’aveu du distributeur. sur fond de Chick Corea, un jeune homme lutte ardemment contre son démon intérieur à tendance néo-nazi.

première tentative de cri libérateur : India Shouting Match du vidéaste britannique George Barber, qui s’impose comme un parfait anti-manuel de la distanciation sociale. Barber filme ici un dispositif qu’il a lui-même mis en place, à savoir un affrontement entre deux crieurs, chacun sur des chaises se déplaçant sur des rails. plus fort est le cri, plus longue est la présence du crieur dans le cadre. selon les respirations de chacun, un champ contre-champ se met en place entre les deux crieurs. si l’un des deux reste silencieux, il est expulsé du cadre.

puis, une pause pour nos oreilles, le film de Valie Export, i turn over the pictures of my voice in my head, tiré d’une performance de l’artiste. dans ce film, elle lit un texte tout en assistant de manière synchrone à l’image de ses cordes vocales en action. tandis que le texte élabore une approche théorique voire métaphorique de la parole, nous sommes constamment ramené.es à la matérialité même de sa voix, produisant alors une situation de conflit entre le texte lu et l’image.

Woycezch Bruszewski tente de mettre en pratique le texte de Valie Export, dans son film à influence structurelle YYAA. chaque bout de cri est associé à un éclairage de la pièce et de l’acteur. le montage permet d’accoler ses différents bouts, et donc de suturer la voix, formant alors un long cri sans respiration long de quelques minutes.

des cris moins solitaires cette fois-ci, avec Dolgi AAAAAAA de Davorin Marc, un film numérisé spécialement pour cette séance. le cinéaste a réalisé des dizaines de courts films en super 8 mm dans les années 1980, sortes de journaux filmés au montage court et précis. ici, deux amis, dont le cinéaste, s’échangent un micro et expérimentent de façon très enfantine avec le cadre et l’enregistrement basse qualité sur piste magnétique.

Le rire de Tony Tonerre, figure fantôme de l’underground parisien des années 2000, qui, à mesure que l’on se rend compte qu’il est forcé (son rire), provoque un malaise croissant.

puis, Mademoiselle d’Émilie Jouvet, un court film basé sur un poème de et lu par Estelle Germain sur les violences physiques et verbales envers les femmes dans la rue. loin de n’être qu’une simple documentation, le film invente son propre souffle, autonome de celui de la poétesse-lectrice.

enfin, Scream Queens d’Ariane Yadan s’inspire des castings mis en place pour recruter des «hurleuses» pour des films d’horreur. plusieurs candidates défilent, chacune habillée de façon différente, et performe son propre cri qui, comme chacun sait, est le reflet le plus profond des tripes.

à la fin de ce programme, nous aurons enfin le droit de nous exprimer. le film PROST, réalisé par Ernst Schmidt jr., un proche des actionnistes viennois, a été conçu pour être interactif. projeté en pellicule, il ne consiste qu’en une rayure blanche qui parcourt le film verticalement. par moments, celle-ci touche un bord ou l’autre de l’écran : c’est à ce moment-là que nous devrons crier, vers l’écran PROST !, l’équivalent d’à la vôtre en français, mais avec plus de labiales.

–Théo Deliyannis

Deuxième partie : Film-conversation

Au diapason des assemblées et des collectifs qui sont apparus récemment dans l’espace public (occupation des places, ZAD, gilets jaunes), relevant d’un mode démocratique plus horizontal et d’un principe d’auto-organisation, à la façon d’un film-mouvement, imaginons, à l’heure du déconfinement qui nous invite à penser de nouveaux modes de diffusion et de partage, un film conversation qui rassemble le temps d’une séance une communauté éphémère, exauçant le rêve d’un cinéma vivant.

Performance inédite
Érik Bullot
France
2020

Film-conversation

Distinguons trois usages de la conversation au cinéma. Le premier consiste simplement à filmer une conversation. De nombreux exemples peuvent être tirés du cinéma classique et moderne. Le champ et le contrechamp, le plan séquence en sont les principales figures de style. À cet égard, le cinéma est un outil idéal pour l’analyse conversationnelle en permettant d’observer à discrétion les interactions, les tours de parole, les paires adjacentes, les digressions, les ponctuations. Le deuxième usage concerne le débat après la projection. Qu’il s’agisse d’une séance de ciné-club ou d’une rencontre amicale, le film suscite souvent chez ses spectateurs le désir d’un échange pour partager ses impressions, donner son avis, amorcer une discussion contradictoire, rappeler une scène marquante. Lors de ce débat, quel est le mode d’existence du film ? Le poète Franck Leibovici distingue trois modes d’existence d’une œuvre . Une œuvre d’art, dit-il, peut exister dans le monde physique, à l’instar d’une sculpture dans un parc, de façon concrète et matérielle. Mais l’on peut également la découvrir grâce à sa reproduction dans un catalogue. C’est un deuxième mode d’existence.

Dernière possibilité : un mode d’existence oral. On peut en parler lors d’une conversation en la décrivant ou en la citant. Il ne s’agit pas alors d’un simple discours à son sujet, mais d’une véritable activation de l’œuvre. Par la parole collective, l’échange des souvenirs, le rappel d’une scène, la conversation actualise le film. Imaginons un troisième usage qui prend la mesure de ce tournant performatif. Il s’agit de produire un film virtuel, en son absence, par la seule conversation. Faire un film avec des mots. Nommons film conversation cette catégorie du film performatif. Si elle semble renvoyer à un exercice conceptuel, basé sur la potentialité de l’œuvre, elle participe d’une tradition orale du cinéma. Il suffit d’évoquer le cinéma des premiers temps marqué par son caractère forain et la présence d’un bonimenteur qui commente, décrit, explique le film aux spectateurs. Rappelons que les règles de bienséance dans les salles ont lentement évolué. Parler au cinéma n’a pas toujours été considéré comme un interdit. Une histoire du cinéma oral reste à écrire (ou à dire).

Mais la conversation connaît aussi de multiples usages dans le champ de l’art. Pensons notamment au jeu surréaliste du cadavre exquis, forme conversationnelle dérivée, aux discussions de l’artiste conceptuel, Ian Wilson, réglées et thématiques, en l’absence de tout enregistrement, n’existant que dans le souvenir de leurs participants. Citons les différentes séances lettristes de Maurice Lemaître ou Roland Sabatier qui convoquent le cinéma par la seule parole. Plus récemment, Ignasi Duarte dans ses Conversations fictives demande à un écrivain de répondre sur scène aux questions qu’il a lui-même posées aux personnages de ses œuvres. Théâtre, certes. Mais la conversation comme matériau artistique, par son caractère d’improvisation, sa puissance performative, déplace les limites entre l’art et la vie, le cinéma et le théâtre. Au diapason des assemblées et des collectifs qui sont apparus récemment dans l’espace public (occupation des places, ZAD, gilets jaunes), relevant d’un mode démocratique plus horizontal et d’un principe d’auto-organisation, à la façon d’un film mouvement, imaginons, à l’heure du déconfinement qui nous invite à penser de nouveaux modes de diffusion et de partage, un film conversation qui rassemble le temps d’une séance une communauté éphémère, exauçant le rêve d’un cinéma vivant.

Érik Bullot

Cinéaste et théoricien, Érik Bullot a publié récemment Le Film et son double (Mamco, 2017) et Roussel et le cinéma (Nouvelles Éditions Place, 2020). Il vient de terminer Octobre à Barcelone, film-conversation sur le processus catalan d’autodétermination, et prépare un film sur la langue des oiseaux.

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