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L'Enfance qui nous revient a l'éclat d'une étoile

Marylène Negro, Quentin Balpe, Karim Ghaddab et Emmanuel Soland

PI
Titre original
L’Enfance qui nous revient a l’éclat d’une étoile
Pays
France
Année
2021
Format de projection
Numérique
Durée
19'
Diffusé dans Compétition #4.

Synopsis

Une descente dans les cercles de l’enfer. Et une échappée.

L’Enfance qui nous revient a l’éclat d’une étoile est une pérégrination autour de l’Etna, un conte cruel à la rencontre de voix, de paysages, d’une enfant. Autour d’elle, de ce temps jeune et fugace, gravitent et circulent lentement des figures d’une mémoire lointaine, squelettes, ruines, fresque de la Mort. Un film qui trace trois temporalités : l’instant, la mort, l’au-delà.

Documentation

Quelques notes sur L’Enfance qui nous revient à l'éclat d’une étoile

 

Le projet du film a pris naissance lors d’un séjour en Sicile, en septembre 2019.

Pourtant, ce n’est ni un journal de voyage ni un récit, plutôt une traversée impressionniste de l’histoire et des paysages de la Sicile. C’est à la fois une étendue et une accumulation de strates. Toutes les images ont été prises sur place, comme des prélèvements, et ensuite travaillées en postproduction et au montage. Certaines sont des séquences filmées, d’autres sont des photographies qui ont été superposées en transparence pour obtenir du mouvement.

La figure du cercle est récurrente, comme un leitmotiv sous diverses formes : idées d’éternel retour, de saisons, de hantise, de renaissance, de reprise… Le cercle se réfère en premier lieu à L’Enfer de Dante, long poème fondateur de la langue italienne, structuré en trente-trois chants et neuf cercles. On retrouve ces neuf cercles dans les figures que l’enfant trace sur le sol, autour d’elle, comme une marelle concentrique. Dans son périple dans l’entonnoir de l’enfer, Dante est guidé par une figure tutélaire surgie du passé et de la préhistoire de sa langue : Virgile. Celui-ci se trouve également être l’auteur auquel on attribue le palindrome (un mot ou un énoncé qui peut se lire de gauche à droite et de droite à gauche, littéralement sans queue ni tête, comme un anneau) In girum imus nocte et consumimur igni, qui sera repris par Guy Debord comme titre de son célèbre film. En outre, à la fin de son film, Debord paraphrase le début de la Divine Comédie : « À la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie ». Le palindrome est repris dans le texte de L’Enfance qui nous revient a l’éclat d’une étoile, traduit en français à l’écran et dit en italien, comme un tressage des trois langues et des trois âges : « Nous tournons dans la nuit et nous nous consumons ». L’idée du feu et de la combustion renvoie à l’Etna, volcan toujours actif et redouté aujourd’hui.

En lien avec cette sensation de menace sourde et invisible, nous avons un temps pensé intégrer des images vues à Palerme, dans une exposition consacrée aux crimes de la mafia. Mais nous y avons finalement renoncé, jugeant que ces séquences auraient risqué de brouiller l’unité du film.

Sur des paysages de l’Etna, apparaît en filigrane la peinture du Triomphe de la mort, comme si la terre était littéralement imprégnée par les images et la mémoire de l’île. Il s’agit d’une grande fresque (600 x 642 cm) du XVe siècle dont l’auteur est inconnu. Elle est exposée dans la Galerie régionale de Sicile du palais Abatellis, à Palerme. Au centre, un cheval blanc décharné dont la peau part en lambeaux est monté par un squelette qui décoche des flèches sur une foule, composée d’hommes et de femmes, de puissants (dont un évêque et un pape) et de pauvres. C’est une véritable extermination. Tout le monde y passe, sans distinction ! Cette grande terreur de la mort n’est pas sans lien avec notre situation actuelle, tenaillée par les angoisses écologique, sanitaire, terroriste…

En haut de la fresque, des éléments peuvent évoquer la légende d’Aréthuse : une fontaine, en haut à droite, et un chasseur avec un chien, en haut à gauche. Aréthuse et Alphée sont les protagonistes d’une légende, partie de Grèce et qui ressurgit à Syracuse. Alphée est un dieu-fleuve, fils d’Océan et de Thétys. Aréthuse est une fille de Nérée, dieu de la mer, et une suivante du cortège d’Artémis, la déesse chasseresse. À la fin d’une partie de chasse, Aréthuse se baigna, épuisée, dans un fleuve. Sentant des remous autour d’elle, elle fut effrayée et s’enfuit. Tombé amoureux, le fleuve Alphée la prit en chasse (retournement de la position chasseresse/proie). Pour lui échapper, Aréthuse fut changée en rivière par Artémis (métamorphose de la victime à l’image de son persécuteur) et disparut sous la terre pour ressurgir sur l’île d’Ortigia. Mais Alphée reprit sa forme liquide pour la poursuivre jusque là et unir leurs eaux. La légende dit que la fontaine d’Aréthuse communique avec la Grèce, en passant sous la mer, matérialisant ainsi le passage entre les civilisations grecque et latine. Les images d’eau et d’algues du film ont été tournées dans la fontaine sacrée, qui existe toujours aujourd’hui, résurgence touristique du mythe.

Le personnage de l’enfant revient comme une ritournelle qui séquence le film en sites/chapitres. Son geste, appuyé par le son qu’il produit, grave le sol et inscrit des motifs circulaires répétitifs (en écho de la course des planètes ? d’une vision circulaire de la vie ? de la résurgence des souvenirs lointains ? des ondes créées par le son lui-même ?) directement dans la matérialité du paysage. Les sillons ainsi gravés sont semblables à ceux d’un disque vinyle : tournant en rond, passant et repassant, ils permettent néanmoins d’avancer tout en restant sur place.  L’enfant apparaît peu à l’image mais structure l’ensemble du voyage.

Comme les cercles concentriques que trace l’enfant, les différents niveaux du film s’enchâssent les uns dans les autres en un tout organique. La présence de souterrains (ruines antiques d’Agrigente) et de catacombes (couvent des Capucins, à Palerme) mettent en images des opérations de digestion. Sons, images, voix, couleurs, lumières, textures forment une synesthésie qui incorpore l’Histoire, les mythes, les références, les clichés touristiques, les rêves, les surfaces, l’intériorité… Les photographies initiales de la Vallée des Temples, à Agrigente, avaient un aspect « carte postale » qui nous déplaisait : inévitablement, l’industrie touristique et la circulation des images de vacances ont recouvert les colonnes et les frontons de calcaire blond, sur fond de ciel bleu, d’un épais vernis kitsch. Au montage, il a fallu empiler ces photographies, l’accumulation leur rendant une certaine étrangeté. Paradoxalement, c’est en les rendant plus artificielles qu’elles sont devenues plus authentiques, renouant avec ce qu’elles sont profondément : des fragments d’architectures colossales, en ruine, destinées à des dieux auxquels on ne croit plus.

Le générique de début s’ouvre sur un rideau de velours rouge, filmé dans la cathédrale d’Agrigente, qui indique la nature théâtrale de ce qui va suivre : tout est vrai et tout est reconstruit, ramassé en une unité de lieu, la Sicile, mais stratifié en un étoilement du temps.

Le texte du film est écrit en alexandrins et en tierces rimées.

Il se termine par le mot « étoile » (stella, en italien) qui est aussi celui qui clôt chacun des trois chants (l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis) de La Divine comédie. Le dernier vers du texte donne aussi son titre au film, en un ultime retournement.

 Karim Ghaddab