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Glossaire partiel et partial de quelques notions de sociolinguistique politique

de Manon Him-Aquilli

Langue.

La seule langue qui existe est celle qu’on a dans la bouche, les autres ne sont qu’abstractions et artefacts, fantasmes et idéologies. Une langue est par définition indéfinissable car il n’existe pas d’expérience concrète et vécue de « la » langue. En effet, le linguiste s’amuse à chercher un système de signes parfaitement abstrait. Et à base de syntagmes et de paradigmes, il finira sans doute par proposer une somme spéculative de sons articulés et de règles combina- toires. Pour certains, accepter de subir l’arbitraire de tels règles est l’événe- ment tragique et néanmoins salutaire qui nous constitue en sujets (mais il ne s’agit plus dès lors de la langue mais de lalangue). De son côté, le natio- naliste mettra un point d’honneur à prendre son fantasme d’homogène et de pureté pour une réalité (« en France on parle français ») : il se laissera alors traverser par une croyance idéolo- gique qui le dépasse et qui associe, en toute naturalité et pour des raisons politiques ennemies, une manière de parler introuvable avec un territoire et une identité tout aussi introuvable.

Parole.

Ce que l’on expérimente chaque jour depuis l’enfance ce n’est donc pas la langue mais la parole, soit le fait de ne pas pouvoir ne pas communiquer dès lors que l’on est en présence des autres. Par les mots et les phrases mais aussi par les voix et les rythmes, les gestes et les corps, les mouvements et les parures. Ces signes sont quant à eux aussi concrets que les effets qu’ils produisent sur celles et ceux qui nous entourent et avec qui nous construisons notre réalité. C’est ainsi que telle manière de prononcer, de placer sa voix, de s’habiller, de se coiffer, de bouger agira comme un faisceau d’indices jeter en pâture à l’interprétation de qui le percevra, humain ou non d’ailleurs. Or interpréter, tout comme parler, est un acte situé. Dans le temps, historique ou biographique, et dans l’espace, géographique ou visible. Et les conséquences de ces actes ne sont jamais anodines. Sillonnés par des lignes de forces et mus par des rapports de pouvoir de toutes sortes, le sens et les effets de ces faisceaux d’indices que l’on ne peut pas ne pas produire sont donc tout à la fois le lieu d’oppressions et de résistances. Les désirs du roi, une fois celui-ci déchu, passent d’ordres fermes à plaintes falotes.

Discours.

Il y a ce que l’on dit, ce que l’on pourrait dire mais que l’on ne dit pas et il y a ce que l’on est incapable même d’imaginer pouvoir dire. Cet espace du dicible est lui aussi un espace de rencontre et de confrontation entre forces sociales, politiques et historiques, auxquelles on ne peut échapper dès lors que l’on met des mots sur le monde dans lequel on est pris. Que nos discours soient peuplés d’autres en désaccord, d’avants et d’ailleurs en contradiction, est même pour certains la condition d’un surgissement de sens. Il ne nous reste plus qu’à composer avec ce qui précède, mémoire fragmentaire, encombrante ou exaltante selon les mots et les moments. Là encore, l’ambivalence est de mise et le sens échappe à quiconque veut le fixer, le dictionnaire n’y coupant pas (et c’est tant mieux, disent les poètes et les révolutionnaires, car cela signifie qu’il y a de l’espoir et du jeu).

Langage.

Langue, parole ou discours ; structure abstraite, expérience tangible ou mémoire du sens ; ce qui est sûr, c’est qu’il y a langage. Et c’est ainsi que malgré tous les malentendus, toutes les ambiguïtés et les complications, le désir commun de faire sens en se saisissant de la matérialité du monde afin d’en faire autre chose que ce qu’elle parait être est le plus fort : en la parlant, la filmant, la dansant, la peignant, la rejouant, tant que l’on est vivant et ensemble, on ne peut que continuer d’inventer des moyens d’imaginer la suite.

Pour aller plus loin

Maria Candea et Laélia Véron (2020), Le français est à nous! Petit manuel d’émancipation linguistique, La Découverte, Paris

Cécile Canut, Félix Danos, Manon Him-Aquilli et Caroline Panis (2018), Le langage, une pratique sociale. Éléments d’une sociolinguistique politique, Presses universitaires de Franche-Comté, Besançon

Marina Yagello (1981), Alice au pays du langage, Seuil, Paris

Manon Him-Aquilli

Maitresse de conférences en sciences du langage à l’Université de Franche-Comté. Co-autrice, avec Cécile Canut, Félix Danos et Caroline Panis de l’ouvrage Le langage, une pratique sociale. Eléments d’une sociolinguistique politique (2018) et co-animatrice depuis 2015 du séminaire Critiques sociales du langage à l’Université Paris Descartes.