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L'île aux paons de Philippe Poirier

par Rodolphe Olcèse

L’île aux paons. Ce lieu berlinois où se dresse un château étrange. Un édifice en bois. Le charpentier qui l’a construit devait, selon le souhait de son commanditaire (Frédéric II), lui donner l’apparence d’une ruine. Une image de ce sur quoi Berlin devrait bâtir au siècle suivant. Ce château. La nécessité d’une traversée pour y atteindre.

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L’île aux paons. Quatre variations qui ensemble s’efforcent de nous donner à voir. Les images, à la musique et au verbe associées, sont un lieu où l’œuvre s’accomplit pour évoquer plusieurs manières de la folie des hommes. Et si la folie des hommes a des manières, c’est qu’elle a des mains. Et si la folie des hommes a des mains, c’est qu’elle fait quelque chose. Tantôt construire, tantôt détruire. La folie des hommes, c’est parfois des ruines qui nous restent et qui nous imposent de vivre avec le sentiment de nous tenir au bord du monde, toujours. Et nous voici vacillant, et nous voici fragiles, et nous voici susceptibles de tomber d’un côté ou de l’autre.

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Le capitaine. Quelques images Super 8 faites sur un port. Un marin marche de dos, un téléphone collé à l’oreille. La kodachrome 40, par la façon qu’elle a de nous ouvrir un accès à une réalité transformée, est une pellicule qui ne vient jamais sans apporter avec elle la possibilité d’une histoire. Il n’y va pas d’un cinéma narratif, simplement du besoin de dérouler cette histoire qui pourra nous faire entendre le secret qui habite les images. Le secret sur lequel les images se nouent et se dénouent. Le secret depuis lequel les images nous viennent. Ce secret a à voir avec la folie des hommes, avec le rêve et la traversée. Ce secret doit nous permettre d’accoster sur l’île aux paons.

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La hantise du capitaine, elle est de n’avoir jamais l’assurance que la profondeur de la rade sera suffisante pour que le bateau puisse quitter le port. La voix de Philippe Poirier donne à cette peur de la consistance, et désigne les chemins qu’elle emprunte pour progressivement bloquer le capitaine et l’équipage avec lui.

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Le rêve. Un second mouvement, qui est une animation montée à partir de dessins. Ils donnent une figure nouvelle à l’intériorité du capitaine et à la peur du fond qui lui est désormais associée. Le voici en rêve. Puis soudain sur l’île aux paons. Il a fait la traversée. Un étrange volcan gerbe une multitude d’os de tailles incertaines. En s’emparant de l’un de ces os, le capitaine est finalement lui-même emporté par la force de l’explosion. Le dessin est pour montrer ce que les images filmées elles-mêmes ne peuvent pas dire, ce secret qui est en elle et qui nous ouvre les yeux. Parfois.

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Cette traversée, c’est encore un autre registre d’images, c’est encore une autre façon de dérouler ce autour de quoi les images tournent. Ce sont des images d’archives, datées. Les passagers sur le pont ne sont pas inquiétés par le fond marin. Ils sont joyeux, la mer est un peu agitée et le bateau file vers le rivage.

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La musique vient donner au film une tonalité particulière, qui contraste avec les visages et ce qu’ils expriment. Les images de Philippe Poirier aiment à se donner comme des paradoxes apparents. Philippe Poirier sait bien que les images ne disent pas la même chose si nous les regardons depuis telle rive ou depuis telle autre. La musique est l’une de ces rives d’où se regardent les images. La musique fait les images accomplir en nous leur traversée.

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L’île aux paons. Berlin, un jour actuel, où l’idée de ruines a pris un sens étonnamment aigu. Philippe Poirier et Salavatore Puglia font la ballade avec hâte. Le ferry qui assure le passage d’une rive à l’autre repart dans 30 minutes à peu près. Une caméra numérique pour filmer le château, les oiseaux colorés, l’ami qui doit courir pour voir l’édifice sous tous les angles. C’est encore une autre matière à fournir au film, qui prend avec les bandes vidéo une tournure nouvelle. Le voilà résolument inscrit dans le présent de notre monde. Salvatore Puglia raconte cette promenade. Il dit : « A cette époque nous pouvions encore rêver de ruines, car nous n’étions pas entourés de celles de l’histoire ».

 

Rodolphe Olcèse

Le capitaine, Philippe Poirier