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« en débouchant à l’air libre dans la clarté de la rue » Les images de Miroslav Tichý

par Rodolphe Olcèse

Miroslav Tichý, MT Inv. Nr. 3-8-151, avec l’amaible autorisation de Foundation Tichy Ocean, Zurich

 

Faire un cadre, au cinéma comme en photographie, c’est toujours, d’une façon ou d’une autre, imposer à un être de se manifester d’une manière inédite. Ceci est vrai de toutes les images, des plus réalistes aux plus expérimentales, des plus conformées aux plus dégradées. Il y a dans la prise d’image une opération qui donne au fini à partir duquel elle se constitue une dimension d’absolu. Les êtres dont elles sont les formes, les voilà déliés, ils cessent d’être relatifs à leur environnement, leur « présence » et leur figuration sous tels et tels traits se justifient entièrement, et par elles seules. Ils ne signifient plus, ils se signifient, ce que distingue Henry Focillon dans sa méditation profonde et déci- dément inépuisable de la Vie des formes.

Ces évidences théoriques prennent un relief saisissant dans l’œuvre du photographe tchèque Miroslav Tichý, laquelle s’est élaborée lors de promenades quotidiennes dans les rues, les parcs et les jardins de Kyjov, ville où il est né, en 1926, et où il vit encore. Le photographe, marginalisé pour avoir refusé toute forme de compromis avec le régime, et pour être allé contre l’idée d’un art lui aussi en progrès vers un état idéal et définitif – les images de Tichý sont, comme toutes choses du monde, soumises à la génération et à la corruption – a exercé la prise de vues comme un geste qui peut s’exécuter l’air de rien, à la dérobée, au détour d’une promenade. Et il est vrai que ses photos ont quelque chose, non pas de volé, mais d’arraché à un monde où il faut bien vivre.

Ce qu’il y a de frappant dans les photographies de Miroslav Tichý, c’est l’extrême cohérence entre le rendu et le processus qui aura permis d’y aboutir. C’est assurément que ses images portent la marque des appareils et des optiques avec lesquelles il les a faites. Ceux-ci, par lui bricolés ou fabriqués de toutes pièces, ont bien une dimension approximative. C’est-à-dire qu’ils sont pour approcher le réel, et non pour le mémoriser ou le dupliquer, ce qu’aucune image ne saurait faire du reste. Et s’il faut approcher le réel, c’est bien que nous n’y sommes qu’à aller toujours vers lui, ce que Tichý, se promenant inlassablement dans les mêmes rues pour y prendre des centaines de clichés par jour, n’a cessé de faire à sa manière, quelque difficile que son statut dans la société tchèque ait pu lui rendre cette tâche. Cette dimension d’imprécision introduit dans telle ou telle silhouette – féminine toujours, de dos souvent, que le photographe veut s’acquérir – une densité et une épaisseur qui ont quelque chose de tranchant, et qui transfigurent le flou, l’indécis, en une netteté évidente. Miroslav Tichý sait ce qu’il fait et comment il le fait.

Miroslav Tichý, MT Inv. Nr. 1-35, avec l’aimable autorisation de Foundation Tichy Ocean, Zurich

Traînant aux abords de la piscine, pour y saisir à travers le grillage, et à leur insu la plupart du temps, deux ou trois jeunes femmes en maillot de bain, Miroslav Tichý les recompose, et leur donne une forme et finalement une place dans le monde que nous ne pouvions leur soupçonner. Il faut que ces corps, ces visages qui regardent rarement vers l’objectif, gardent quelque chose de lointain, pour ne pas s’abolir dans un regard ou un désir guidé par l’avidité et la convoitise. Toute obsessionnelle que soit l’œuvre de Tichý – il ne photographie que des femmes, leurs jambes, leurs fesses, et prend des vues de son téléviseur de temps à autre, lorsqu’il peut y trouver des nus – elle ne dégrade jamais la féminité. Elle en dévoile au contraire un aspect d’inaccessibilité radicale. Les femmes de Tichý, hallucinées par son matériel, sont des figures séparées. Les grillages, les feuillages, les dos ne le montrent que trop bien. Imagée par le photographe, la femme est proprement imprenable. Les clichés dégagent par là un érotisme à nul autre pareil. Et s’il y a de l’éros, c’est qu’il y a de l’amour dans ces images, ce qui continue d’indiquer que l’approche du sujet, ou du réel, est nécessairement sans fin. Avoir un motif, n’est ce pas être constamment invité, par lui précisément, à partir en sa direction, pour y trouver encore quelque chose qui va faire neuf et toujours jeune notre intérêt pour lui ?

Il faut donc évoquer la manière par laquelle le photographe continue d’approcher son motif après l’avoir capturé. Les photographies de Miroslav Tichý ne cessent en effet de devenir. Une fois révélée la partie du photogramme qu’il veut fixer sur le papier, il continue de travailler, en la soumettant à un traitement singulier, son image. Ses photos en effet peuvent servir de sous verre, où à caler une table branlante. Certaines sont posées sur le rebord de la fenêtre, exposées à l’humidité. Il faut que le monde d’où viennent ces photographies agisse sur elles en retour, et leur donne d’accéder à leur patine véritable, bref, les achève. La révélation de l’image va bien au-delà de l’agrandisseur et du bain de traitement. C’est le lieu de notre existence qui en permet l’aboutissement. Ce qui pourrait sembler de la négligence est en fait une décision, un acte d’une très grande profondeur. Il faut toujours composer avec l’imprévu, car si nous pouvions, en art comme en tout autre domaine, tout contrôler, nous ne saurions faire que des choses à notre échelle, une échelle humaine certes, mais qui ne saurait nous emmener au-delà du lieu où nous sommes déjà.

Si la promenade doit se poursuivre, et d’autres chemins surgir, il faut bien ouvrir au monde ce que nous faisons. C’est quelque chose de cet ordre que dit la pratique de Tichý.

Pour autant, il ne s’agit pas de tout confier au hasard. Une fois les images lézardées, tâchées, abîmées par les intempéries, il faut encore les reprendre, plus tard, pour redéfinir leur contour en les coupant aux ciseaux. Tichý aime aussi y apporter des traits de crayon ou de stylo, pour faire saillir en elles quelque chose de supplémentaire, ou les encadrer, souvent avec du papier ou du carton. Comme pour rappeler que les images, pour nous atteindre en vérité, peuvent et doivent devenir autre chose que ce qu’elles sont.

Miroslav Tichý aime à dire que son travail est de peindre avec de la lumière. C’est par nécessité que son atelier est dans les rues, et la promenade, le premier mouvement de son œuvre. Car la lumière, c’est bien dehors que nous la pouvons saisir, reflétée sur les peaux des promeneuses et des nageuses. Pour s’en bien convaincre, il faut, comme Robert Walser, dont la littérature, animée de tout autres rémanences, n’est pas sans résonner fortement avec l’œuvre du photographe tchèque, prendre son chapeau, dégringoler l’escalier, et filer à l’air libre, dans la clarté de la rue.

 

Rodolphe Olcèse