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Du found footage, de la mémoire, du film...

De la peau de mon film, par Viviane Vagh

« Oui, lecteur, innombrables sont les poèmes de joie ou de chagrin qui se sont gravés successivement sur le palimpseste de votre cerveau, et comme les feuilles des forêts vierges, comme les neiges indissolubles de l’Himalaya, comme la lumière qui tombe sur la lumière, leurs couches incessantes se sont accumulées et se sont, chacune à son tour, recouvertes d’oubli. Mais… tous ces poèmes peuvent reprendre de la vie et de la force. Ils ne sont pas morts, ils dorment ».
Les Paradis Artificiels, Charles Baudelaire

Des traces comme un ADN ! « La peau » de mon film me révèle et recouvre la première trace qui m’inspire le geste de faire un film ! La structure de l’édifice ! Where did Maria Go ?

Une femme qui marche seule dans un paysage enneigé, seule, pour aller on ne sait où. Elle semble marcher vers une ouverture lumineuse. Toute petite dans une nature blanche qui l’enveloppe. Quel est l’œil qui la regarde ? La main qui la filme ? En quelle année ? Un instant dans la vie de quelqu’un qui n’est peut-être plus de ce monde. Juste un souvenir. La poésie de cet instant filmé me saisit. Le projecteur braqué sur mon mur me permet de faire de cet instant le mien ! Pas de nom sur le petit boitier (Super 8 N&B) trouvé au vide-grenier du quartier, d’ailleurs pas beaucoup de métrage de film non plus à l’intérieur… Juste cette femme qui marche seule dans l’allée bordée d’arbres enneigés vers on ne sais où… Par la presque non intervention sur l’objet trouvé, par le montage, le refilmage, je vais m’engouffrer dans la forêt enneigée avec cette femme !

Des photographies sur plaques de verre, sauvées de la décharge ! Des images de plantes, sans doute photographiées en 1800 et quelques… Qui sait dans quel endroit lointain… Par quel chercheur curieux, soucieux de garder une trace, une empreinte. Main de poète dans son exécution. La beauté de ces objets me transporte dans le rêve… J’ai attendu pendant 4 ans pour trouver la pellicule de la femme dans le paysage enneigé pour que mes deux trésors se rencontrent… Et puis surgit alors l’image visible, la forme acquise, apparente de mon film, sa peau finie comme la fin d’une gestation. En même temps c’est l’image invisible, faite de couches «cachées» par superpositions d’images, par superposition de « temps ». La matière organique, physique… L’ombre et la lumière, révélation d’une histoire cachée personnelle et collective à la fois. Cette mémoire enfouie, ensevelie sous les strates édifiées de temps et d’espaces. Construire (par destruction et reconstruction successives), l’histoire des traces anciennes, archaïques.

Je découvre une mémoire liée l’archétype féminin.

Where did Maria go ? de Viviane Vagh (2009)

« Le palimpseste de la mémoire est indestructible ».
Charles Baudelaire

Alors par la lumière du cinéma, j’expérimente à réveiller l’oubli. Le palimpseste des images, des sons (déterrées, chinées) est une mine ludique et émouvante, de rêves et d’effets, comme si l’on était suspendu dans des couches d’histoire et d’expérience.

Suivre les sentiers que d’autres cinéastes expérimentaux (depuis prés d’un siècle) ont exploré avec le found footage, me rappeler des pas de ce chercheur qui prends en photo, sur plaques de verre, les plantes il y a deux siècle ( !), être transportée dans ces lieux mystérieux, m’inspirent mon film… Where did Maria Go ? Où est-elle partie… Maria…

Maria… La photo de Maria Callas trouvée, déchirée en deux à Grèce, m’avait hantée !

Transformer la mémoire pour en créer une autre.

Cela m’obsède. Procédé, souvent long et laborieux, frustrant. Les rythmes et les couleurs, les formes et la structure du footage utilisé doivent devenir, après l’intervention, exactement ce dont j’ai besoin pour créer une esthétique harmonieuse ou conflictuelle. Un langage personnel. Une forme plastique stratifiée en mouvement qui exprime spécifiquement l’effet visuel et émotionnel que je recherche. Même si « le hasard » produit des effets inattendus, ceux-ci cadrent avec mon expérimentation, comme les trouvailles mêmes qui font le film !

Et puis à l’inverse, des fois, je procède par éliminations, supprimant, déstructurant, grattant, décapant, créant du vide, du silence, du blanc, jusqu’à l’abstraction complète. Toutes les couches disparues, les peaux pelées, la matière retirée… Et là, encore un autre miracle ! L’origine même des fondations du geste apparait… Dans sa disparition.

Viviane Vagh