Underground bruxellois

Focus n°10

ven. 16 octobre 201516.10.15
20H00—22H00
Les Voûtes

Programmé par Théo deliyannis, présenté par Grégory lacroix

Une sélection de courts métrages belges des années 1970, allant du film-poème au pastiche, en passant par le film romantique à tendance nécrophile et l’humour scatologique. Davantage mouvance que véritable école, les films présentés se situent dans la droite lignée du surréalisme et des situationnistes, et partagent un goût certain pour la provocation, l’irrévérence et la subversion. Avec des films de David McNeil, Patrick Hella, Noël Godin, Roland Lethem, Philippe Simon et Jean-Marie Buchet.

Tu peux crever
Philippe Simon
Belgique
1970
16 mm numérisé
21'
La Tête Froide
Patrick Hella
Belgique
1969
16 mm numérisé
12'
Les souffrances d’un œuf meurtri
Roland Lethem
Belgique
1967
16 mm numérisé
15'
Prout prout tralala
Noël Godin
Belgique
1974
16 mm numérisé
15'
Potemkine 3
Jean-Marie Buchet
Belgique
1974
16 mm numérisé
15'
Les aventures de Bernadette Soubirou
David McNeil
Belgique
1973
16 mm numérisé
12'

En lien avec le thème de cette année, « Fiction / Déviation », nous avons très vite pensé montrer des courts-métrages issus de l’underground belge des années 60 / 70. Si certains films, notamment ceux de David McNeil ou Patrick Hella, s’inspirent inévitablement de la fiction dans sa forme la plus excentrique, d’autres, comme ceux de Roland Lethem ou bien Jean-Marie Buchet, s’attacheront à la déconstruire au plus haut point. Tous ces films empruntant une même déviation : celle de la provocation, du mauvais goût, et de la subversion.

La mouvance provoc’ du cinéma belge (1963-1975) par Grégory Lacroix, Université de Liège (Belgique)

C’est dans le courant des années 1960 que s’est développée, en Belgique, une mouvance importante de films subversifs, provocateurs, iconoclastes, facétieux à propos de laquelle fort peu de choses ont été écrites. Ce cinéma « provoc’ » est un cinéma de l’irrévérence, de l’iconoclasme, de l’insulte, de la dérision, de la provocation gratuite, qui bouscule directement l’ordre établi, ses valeurs, ses conventions, ses fondements. Bien qu’on puisse lui trouver certains précurseurs et certaines résurgences, il s’inscrit avant tout dans cette période historique précise s’étalant grosso modo du début des années 1960 au milieu des années 1970, soit cette décennie où le cinéma dans son ensemble se « libère » du poids du système dominant.
L’appellation « provoc’ » que j’emploie pour qualifier cette mouvance belge renvoie au caractère à la fois railleur, ludique et volontairement déstabilisateur de ces films qui, sans se départir d’une certaine dérision ni d’un humour cynique, constituent en définitive des actes de provocation, que ce soit en termes discursifs, sur le plan des codes cinématographiques, celui des conventions morales ou des normes de bienséance. Certains films peuvent s’avérer plutôt sérieux, motivés par une intention de conscientisation et de critique sociale clairement revendiquée, tandis que d’autres affichent de réelles aspirations anarchistes, exhortant les spectateurs à se révolter contre le système. L’expression de cette mouvance « provoc’ » est évidemment liée au contexte sociopolitique des années 1960 : effervescence contestataire de la jeunesse, émergence des courants de contreculture, circulation de pamphlets révolutionnaires et anticapitalistes, propagation de la pensée situationniste et des multiples critiques de la société de consommation (celles de Lefebvre, Marcuse, Debord, Vaneigem, notamment) .
Dans le domaine cinématographique, la révélation de l’underground apparaît pour bon nombre comme un déclic. La rupture radicale qu’introduit, en effet, le cinéma underground sur le plan des conventions esthétiques comme sur celui du mode de production et de diffusion, révèle la possibilité de faire du cinéma autrement et avec extrêmement peu de moyens. Un cinéma brut comme la vie, sans esthétisme ni tabous, exprimant un acte de révolte en même temps qu’un cruel désir de vivre.
Précurseurs des happenings, avant-gardistes ayant fait de la provocation un art, les dadaïstes pourraient passer, d’une certaine manière, pour les pères spirituels du cinéma provoc’. Que l’on pense aux documentaires d’Henri Storck, à ceux de Charles Dekeukeleire, aux essais d’Edmond Bernhard, aux films sur l’art de Paul Haesaerts ou aux fictions – certes remarquables – de Paul Meyer, on ne peut pas dire que le cinéma de Belgique ait déjà vraiment été drôle jusqu’alors. C’est avec un ras-le-bol du sérieux que les cinéastes provoc’ en viennent à faire des films, éprouvant le besoin de rire, de respirer, de déconner – de vivre.
De sa brève mais intense existence, cette mouvance provoc’ est principalement animée par une dizaine de jeunes qui se connaissent tous et s’entraident ponctuellement en participant à des titres divers aux films des autres : Roland Lethem, Noël Godin, Jean-Marie Buchet, Philippe Simon, David McNeil, Jean-Pierre Bouyxou, Patrick Hella, Robbe De Hert, Julien Parent, Michel Laitem, principalement. Issus de la même génération (celle du baby-boom), ils sont tous âgés d’environ 20-25 ans au milieu des années 1960 lorsqu’ils réalisent, avec des moyens dérisoires, leurs films tantôt légèrement provocateurs, tantôt radicalement irrévérencieux ou anarchistes. S’ils ne constituent aucunement un collectif, ils forment du moins un groupe relativement homogène dont le caractère informel et non structuré conduit à parler de mouvance plutôt que de réel mouvement.

— Grégory Lacroix

La mouvance provoc’ du cinéma de Belgique (1963-1975), in BRENE Z, Nicole, MARINONE , Isabelle (dir.), Cinémas libertaires. Au service des forces de transgression et de révolte, Paris, Presses Universitaires du Septentrion. Ce texte a également été publié en ligne par la revue Cadrages en mars 2012. Nous remercions tout particulièrement Grégory Lacroix qui nous a permis la reproduction (et la tronque) de son texte, ainsi qu’à Patrice Bauduinet de PBC Pictures et Natacha Derycke de la Fondation Henri Storck.

Tu peux crever
Philippe Simon
Belgique
1970
16 mm numérisé
21'

Sur fond d’images fixes subversives, la voix de Philippe Simon incite la jeunesse au renversement radical du système sociétal en place. Elle l’exhorte à rejeter l’économie marchande, l’éducation, l’enseignement ainsi que toute forme d’autorité castratrice au nom de la liberté totale de l’individu.

La Tête Froide
Patrick Hella
Belgique
1969
16 mm numérisé
12'

Étude pathologique d’une jeune fille qui a perdu son amant dans un accident de voiture et qui n’accepte pas cette mort.

Les souffrances d’un œuf meurtri
Roland Lethem
Belgique
1967
16 mm numérisé
15'

Poème d’amour en plusieurs parties (Étoiles, Corps, Hymen, OEuf) dédié à ceux qui conçoivent et sont conçus.

Prout prout tralala
Noël Godin
Belgique
1974
16 mm numérisé
15'

Une dame s’adonne à tout ce qu’interdisent la loi, les bonnes moeurs et la bienséance tandis que, tel un exemple à suivre, une voix-off incite clairement les spectateurs à imiter son comportement.

Potemkine 3
Jean-Marie Buchet
Belgique
1974
16 mm numérisé
15'

Récupérant l’entièreté des intertitres du Cuirassé Potemkine, Jean-Marie Buchet substitue aux images du film diverses vues qu’il a lui-même tournées et qui sont sans rapport avec l’oeuvre initiale, rejoignant alors la technique du détournement largement préconisée et appliquée par les situationnistes.

Les aventures de Bernadette Soubirou
David McNeil
Belgique
1973
16 mm numérisé
12'

Iconoclastes et blasphématoires, les films de David McNeil sont des melting-pots délirants et subversifs se moquant ouvertement de tout, passant à la moulinette les figures mythiques de la culture populaire et autres personnalités historiques. La cocasserie des situations permet en même temps au réalisateur de railler aussi bien le clergé que les forces de l’ordre.

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