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Déchets numériques

Focus #6

mer. 10 octobre 201810.10.18
20H00—22H00
5 rue des Ecoles
75005 Paris

Programmé et présenté par Antoine Tour, en présence de Julie Molinié, Brieuc Schieb

Le déchet numérique est une composante de la matière numérique. Il s’exprime par la gêne qu’il procure. La proposition de cette séance est poreuse, imprécise et non clairement délimitée, nous faisant constater des formes disgracieuses et plurielles grâce aux phénomènes de transparence et de visualisation. C’est un matériau qui oscille du statut de primaire à première. Pour y voir clair, nous devons faire éclater les logiques parallèles du modèle écologique et de la culture de l’objet.

3D Additivism Manifesto
Morehshin Allahyari et Daniel Rourke

États-Unis
2015
Numérique
10'

Default Character
Anna Adahl

Angleterre
2017
Numérique
13'

Biofeedback In Simulation
Bot Borg

Allemagne
2013
Numérique
6'

--
Julie Molinié

France
2018
Numérique
2'

Beta Male
Jon Rafman

Canada
2013
Numérique
5'

Bitcoin Abundance
Systaime

France
2014
Numérique
2'

Placebo Pets
Ryan Trecartin

États-Unis
2016
Numérique
1'30

Internet c’est très bien
Anne Laplantine

France
2010
Numérique
1'20

Brigitte
Brieuc Schieb

France
2016
Numérique
19'

Broken Windows
Richard O’Sullivan

Angleterre
2009
Numérique
5'

Entropy
Alexander Isaenko

Ukraine
2012
Numérique
4'

Miranshah Investigation
Forensic Architecture

Angleterre
2012
Numérique
4'

The Stack In Bahrain
Metahaven

Pays-Bas
2016
Numérique
2'

Buck Fever
Neozoon

Allemagne
2012
Numérique
6'

Qu’est-ce qu’un déchet et comment le déterminer comme tel à partir d’une matière numérique ? Est-ce une interprétation graphique ? Est-ce quelque chose que l’on refuse de regarder ? Est-ce cette chose qui pollue notre fleuve numérique ? Cette chose se compose-t-elle en vidéo ? Autant de références qui nous illusionnent quant à l’intangibilité du net et sa capacité à receler les objets (beaux et malicieux). Il faut nécessairement que les flux soient lents pour qu’ils soient visibles : l’approche par le design devient alors nécessaire, permettant ainsi de fournir autant de manières de faire que de manières de voir. Autant la modélisation que la visualisation se confondent dans la représentation (numérisation ou virtualisation). De la projection au modèle synthétisé, le corps devient artéfactuel et la machine sensible ; nous fait-on croire à cet imaginaire des machines ?

La caméra de surveillance opère comme appareil : des séries successives de relevés de traces, de latences, qui, par leur autonomie provisoire, transforment le corps du signal en l’état, dont la volonté est de pulvériser la trace effective et subjective. Le signal se cache et pourtant il est la quintessence, la matérialité du déchet. Face à cela nous installons des séries d’attentes interminables déterminées par le format du dispositif, en partie lié à l’effet de feedback ; le feed-back étant un flux, il développe des notions de potentiel, d’effort, laissant deviner non plus un effet mais une source, le déchet est un résidu de matière, le résidu d’un flux potentiel. Dans cette surveillance, le déchet devient un corps transfuge qui procède d’une opération de signalement. Cette opération devient cœur et matrice de la surveillance, mais au sein de cette fonctionnalité statique (l’attente d’un évènement), le corps et appareil sécrète, ce qui a pour conséquence de voir apparaître des dépôts de matières. Le déchet numérique est en tout état de cause une composante de la matière numérique.

Matières et sécrétion. De façon à innerver une définition déjà donnée nous nous appuierons sur la constitution d’un corpus appelant à définir, à redéfinir ce qui peut faire corps, insidieusement résistance à l’état du signal, ce que nous appellerons ainsi déchets numériques, risques et périls d’une société de la spéculation. Le déchet, par caractéristique, est matière, il s’exprime dans son apparence et par la gêne qu’il procure. Nous tenterons d’y voir plus clair et proposerons, en parallèle d’un modèle écologique, un principe de culture du déchet. Le déchet est nécessaire à l’élaboration du travail en tant que masse, il constitue les ébauches préparatoires, que l’on s’habitue à regarder, il est un indice sur la quantité de matière émise par le signal. Le déchet est avant tout une matière première, il intervient en tant que résidu et support. Il est par ailleurs ce qui s’oppose au noyau et construit dans les villes une fonction périphérique, ce que l’on écarte ou que l’on rejette. Le déchet est l’inverse d’un noyau, il est l’ensemble des particules chargées positivement et négativement qui dans l’état doivent trouver une position. Pour ainsi dire, le déchet nucléaire ou numérique est une forme ambigüe

d’atteinte à la société car il devient un élément central de la condition anonyme et invisible propre à nos sociétés. En revanche le déchet n’est pas indivisible ; nous dirions plutôt qu’il renvoie au phénomène discret du résiduel et du pluriel. On cherche à encercler une masse toujours plurielle dont on ne fournirait qu’une qualité, celle d’être quantitative. Cette masse s’exprime en tant que mesure mais non en tant qu’idée stratégique, et ode de liberté. Nous développons de plus en plus d’outils qui font corps et nous permettent d’exprimer nos besoins, désirs, et envies. Nous nous rapprochons du primaire tout en évoluant dans la société des services. La matière numérique, si elle est matérialisable en tant que telle, est mesurable par l’unité du bit du pixel ou du voxel selon que l’on traite des informations ou des images en 2D ou 3D et la surinterprétation de l’agent artificiel, le média. Elle fait alors appel au corps de l’agent et nous demande de baliser un espace réel et virtuel pour prospérer et donner à voir le potentiel dans le virtuel de ce que les déchets numériques peuvent révéler de bénéfique.

Le déchet, enfin, renvoie à une résistance de l’économie capitaliste car il est au cœur d’un système qui le rejette, il est cette sécrétion dont le système doit arriver à faire disparaître les traces de son incomplétude. Enfin la question du numérique est traversée, naviguée par des flux inconstants : l’utilisateur (nouveau navigateur) se destine à traverser un quotidien fait de flux, flux enchaînés et incessants, flux inextricables d’un réseau à la fois électrique et matériel. L’internet comme la vidéo, le numérique comme le déchet sont des évènements matériels. Le numérique est un évènement strictement matériel alors que le déchet dépend de la fonction du point de vue.

Cette brève analyse me porte à construire mon sujet et à l’orienter vers ces modèles discrets et sécrétants car j’estime qu’ils provoquent, questionnent, et positionnent les enjeux quant à la question des représentations des modèles dans un monde ou le surplus dépasse largement l’existence même de l’objet. Si l’on considère que le rapport à la base des données et à l’acquisition objet / document s’est inversé, il est susceptible de penser que les modèles de représentation potentiels sont en train de changer, que le déplacement sémantique du verbe à l’image est en train de se construire sans que nous ayons de contrôle dessus, et que le déchet a ceci de nécessaire qu’il est largement ré-employable comme matière première : son recyclage en fait le parfait palimpseste. Constat d’un culte voué au détritus et d’un amour sensible de la ruine. Ce déchet numérique s’entasse jusqu’à ce que sa matérialité minimale opère d’un renversement physique, détournant le serveur devenu lui-même déchet. Du contrôle de l’état du corps modélisé aux soubresauts d’un appareil tombé en désuétude.

- Antoine Tour

Antoine Tour, étudiant en design et en esthétique du cinéma, écrit en 2017 un article de mémoire sur la relation entre cinéma expérimental et l’art vidéo. Il travaille actuellement pour l’édition Anarchive. Il s’intéresse, dans le cadre de recherches en design, au concept de biomimétisme et aux théories scientifiques applicables au design.