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En marge du cinéma : l’édition DVD

par Cédric Lépine

Plus que tout autre type de cinéma, ce que l’on appelle le cinéma expérimental ou plus généralement le cinéma différent mérite d’être interrogé sous la forme édition DVD. Les bords ou bordures ce sont ses frontières, ses marges, qui délimitent un objet considéré. Si le cinéma avait une définition bien établie par des gens de profession possédant leur carte professionnelle, manifestement l’essentiel du cinéma expérimental resterait aux bords de cet objet appelé cinéma. Mais si cet objet prenait la forme d’un cube, ledit cinéma serait bien creux alors que l’expérimental serait sa seule face visible: sa morphologie, ses traits de caractère. Pour continuer avec l’analogie géométrique, notons que bord est synonyme de contour et que toutes les figures identifiables ne sont faites que de ces contours. Pour faire une figure, il faut dessiner des lignes-bordures car sans cela il n’y aurait que perpétuelle vacuité. Honorons donc en toute connaissance de cause le cinéma à travers ses bordures constitutives. Pourtant, on oublie vite la nécessité des bordures pour disposer d’un objet cinéma : à l’instar de la géométrie, le cinéma expérimental n’est rien de moins que la base constitutive et expressive du cinéma général.

Aux bords du cinéma lieu de projection se trouve l’édition lieu postérieur de réflexion. Truffaut a dit qu’il ne verrait jamais un film pour la première en un autre lieu que la salle de cinéma, le temps d’une projection. Le projecteur diffuse son rayon lumineux à travers une pellicule aux diverses couches allant du clair à l’obscur et le résultat se manifeste sur un écran dont les bords définis, se confondent progressivement avec le reste de la salle obscure. C’est précisément l’éclatement de ces bordures qui ouvre la voie à une simple couche de photogramme dans l’horizon de notre propre réalité. C’est qu’à la projection d’une machine succède encore la projection du spectateur, être peuplé d’émotions et autres individus fantasmatiques. Cette “magie du cinéma” qui donne de la vie là où, au préalable, le microscope ne pourrait en déceler, repose donc sur un éclatement des bords de l’œuvre qui pénètre dès lors le réel. Selon Truffaut, l’expérience originelle de la projection ne serait jamais perdue, se réveillant durant l’acte de visionnage d’un même film sur une télévision (autre cadre aux bords très marqués). L’édition des films en VHS ou DVD a d’ores et déjà sauvé de l’extinction totale plusieurs films dont la nature argentique lui offrait un avenir très limité. Parfois même le film était une étincelle éphémère. Mais malheureusement, le processus prenait le chemin classique de la muséification, d’œuvres éteintes, insipides en l’absence de la source de vie issue de la lumière d’un projecteur.

L’univers de l’édition, lui-même gravitant aux bords de l’expérimental comme s’il ne participait pas au processus de création, a pris peu à peu un nouvel élan à travers des définitions numériques d’une image capable de réveiller en elle la fraîcheur de son expérience cinématographique.

- Cédric Lépine