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Le bout d’un sentier... Ou ma nullité à moi

par Roman Dominguez

Je regarde un vieux film de James Bond, et tout comme jadis je ne comprends rien à la trame… Je ne veux aucunement faire l’effort. En fait, je n’ai jamais pu le faire. Et pourtant je tire un certain plaisir à parcourir une nouvelle fois quelques passages. Bond qui échappe à Goldfinger, Bond qui s’élance sur Pussy Galore.
Bien évidement il s’agit d’un plaisir sans espoir, sans séduction ni nouveauté. Je sais bien que je ne suis pas le seul ni le dernier à l’éprouver… Je fixe pendant d’inépuisables secondes mes yeux sur la table remplie de choses banales : des feuilles éparpillées, des tickets de métro, des morceaux de carton, une agrafe rouge, des traces de tabac à rouler, des taches de café et surtout de la poussière. 
À quatre heure du matin, je fixe mon regard sur le mur, je pense à sa texture, à la petite fissure qu’un ravalement récent a provoquée… Et la fissure trace un contour, une silhouette… Ressemble-t-elle à la côte de l’Indochine ou à la hanche de Madame de… ?

Mais pourquoi faudrait-il parler à la première personne, lorsqu’il s’agit de la nullité, lorsqu’on retrouve la nullité ? C’est que la nullité est à la fois plus et moins que la seule banalité. Cette dernière est encore très impersonnelle, très aristocratique aussi, au sens où un peuple archaïque peut se permettre encore de rendre une valeur aux petites choses. Mais de tels peuples n’existent plus : les derniers ici séjournaient au large de la Méditerranée, là aux Caraïbes, avant que toute chose ne prenne le caractère de signe, avant que le langage ne mette les choses en ordre. Le banal est comme les choses chez Ozu.

Le vase de Printemps tardif, évoqué par Deleuze dans L’Image-temps, prenait une importance inouïe, parce qu’il devenait temps, forme de l’impermanence comme dirait Youssef Ishaghpour. La banalité est paradoxale parce qu’elle est encore une force, c’est-à-dire qu’elle est la forme supérieure d’un impersonnel qui gît dans les choses et les gestes sans importance.
Ainsi pour les dialogues d’Ozu : « Bonjour, il fait beau aujourd’hui !… Oui, il fait beau, bonjour… Bonjour, ah oui qu’il fait beau !”. Une grande partie de la valeur des films d’Ozu réside dans le cérémonial silencieux des gestes quotidiens. Ainsi, chez Ozu, les femmes s’assoient sur le tatami tout naturellement. Mais combien de siècles ont dû passer, combien d’heures de dressage et de retenue ont été nécessaires pour arriver à ce petit instant où une femme s’assoit comme en ralentissant indéfiniment la tombée du corps ?

Et il faudrait être trop réducteur pour penser qu’une telle manière de s’asseoir ne serait que le fruit de l’oppression patriarcale. Car même dans les petits gestes de soumission ou de gentillesse il y a souvent un reste, un infime poids, quelque chose d’indomptable, une mimésis qui ne s’apprend que pour cet improbable moment où les choses se renversent. Ainsi les japonais lorsqu’ils sont fatigués s’accroupissent-ils encore en fumant leurs cigarettes et les étudiants mexicains ont-ils du mal à s’habituer aux facultés européennes, parce que personne ne s’assoit sur le sol dans les couloirs. Ce n’est pas tant qu’ils veulent confirmer le vieux cliché raciste du paysan paresseux à l’ombre d’un cactus, mais plutôt accomplir le rite de l’insouciance, de la détresse, d’une certaine jeunesse qui veut marquer son territoire. Car c’est une vérité banale de constater qu’il faut être jeune, ou du moins le prétendre, pour s’asseoir sur le sol.

La banalité est trop noble pour atteindre la nullité. Les gens qui sont attentifs aux arts de la table le savent. Elle n’est pas assez agressive. Et pourtant la vulgarité, qui serait une espèce de dégénérescence du banal, n’est pas non plus encore assez nulle, elle veut encore imposer ses droits, elle veut encore vexer. Ce qui explique en quelque sorte pourquoi les artistes ont trouvé une source presque inépuisable dans l’agression vulgaire : merda d’artista, comme les boîtes de Manzoni. C’est pourquoi, au contraire de la nullité, la vulgarité renferme encore l’esquisse d’un projet politique. Les vulgaires de jadis sont les consacrés de nos jours, surtout s’il ne songent pas à l’art. Et cela froisse de penser que tout cela a commencé peut-être avec Baudelaire et Wilde. Mais aussi la bombe a éclatée avec Einstein. Ce qui ne fournit cependant, pour un cas comme pour l’autre, aucun objet de consolation. Car la vulgarité a en commun avec le banal de se dessiner au cours du temps.

Mais la nullité est immédiate, on ne saurait la reconnaître dans aucune filiation. elle apparaît dans les choses, dans la vie, comme ce qui vient de nulle part et qui n’ira jamais ailleurs. Elle est comme l’enfant non voulu, mais tout de même « accouché » par nos pensées.

Sans doute, nul mieux de nos jours qu’Aki Kaurismäki n’a l’heur de rendre l’image de la nullité. Partout où les Leningrad Cowboys mettent les pieds pour chanter, ils ne reçoivent que le silence du public. Et encore lorsqu’il met en scène des bohémiens, il s’agit d’hommes qui, en comparaison des personnages de Jim Jarmush, sont dépossédés de toute grâce. C’est que le nul n’est pas le looser. Ce dernier possède encore l’aura de sa défaite. Le looser est comme Charlie Brown, mais le nul, le seul nul, est comme le Nowhere Man des Beatles ou comme le Bartebly de Melville.

Le looser l’est par rapport aux autres, on peut choisir de l’aimer, mais le nul, même dans la victoire reste nul, on ne le choisit pas, c’est lui qui arrive, comme ça, sans choix. Ce n’est que dans la mesure où Kaurismäki ne nous laisse aucun choix qu’on peut commencer à aimer le héros d’Ariel, ou encore la pauvre Fille aux allumettes.

Il arrive que la nullité puisse être charmante. En ce sens elle est une des formes de l’amour contemporain, c’est l’amour du non-choix. Au Mexique une des façons pour dire « mon petit ami » est mi peoresnada, c’est dire « mon pire-c’est-rien ».

La nullité est un court-circuit. On ne pourra jamais songer à créer un projet politique autour d’elle parce qu’elle brise toute communication, elle est le degré zéro de l’information. Elle est un bruit absolument sourd. Si pour Rimbaud, le je est un autre, ici le moi est la nullité. Le moi ne concerne strictement que moi. Ce qui en d’autres termes veut dire qu’il n’y aurait pas de nullité sans un moi qui la contemple; ou ce qui revient au même, que tout moi en tant que moi est nul. Car le moi est cet état de la matière, ce cul-de-sac des choses contemplées qui se déconnecte du monde. Pourtant, le moi, n’est pas l’individu. Il est vrai qu’il y a des gens plus « nuls » que d’autres, mais personne n’est jamais si égoïste, consciemment ou inconsciemment, qu’il ne puisse rien communiquer. Et personne n’est jamais si fort qu’il ne passe par une phase de nullité plusieurs fois au long d’un même jour.

C’est que la nullité n’est pas une chose : il n y a pas de choses nulles, mais des manières d’être qui révèlent, non sans un certain et douteux talent, la nullité des choses. La nullité est certaine- ment un événement, l’événement du moi. La nullité ne concerne que moi, et s’il arrive que deux personnes se mettent d’accord pour trouver une chose nulle, ce n’est que sous l’espèce d’une anti-communauté, car jamais une chose n’est nulle de la même manière pour deux moi.

Pourquoi alors parler de nullité si le sujet même ne se prête ni à la communication, ni à la communauté, ni à la politique, ni au rien ? C’est que sa force se trouve précisément dans le fait qu’on ne peut rien attendre d’elle. La nullité n’est pas un projet, elle est un bout… Le contraire d’un projet. Moi, (car ici il faut parler à la première personne), je viens de trouver dans Street View de Google Maps deux images qui provoquent en moi cette force. Probablement parce qu’il s’agit de deux bouts de chemin. L’une se trouve à la limite Nord du parcours du Google Car au Canada, dans le Territoire du Northwest, l’autre à la limite Nord de la plus septentrionale des Îles Shetland. Dans les deux cas, on ne peut aller plus loin, car le sentier s’arrête là (on voit la flèche qui nous indique le retour par le même chemin).

To the ends of Google Earth

Pourtant, ce qui distingue pour moi ces deux bouts de centaines d’autres qu’on peut trouver dans ce gadget d’Internet, ce n’est pas tellement qu’il n’y ait rien à voir mais que à ces deux bouts il y ait une caserne à la fin du chemin, avec des objets éparpillés qui témoignent en quelque sorte de la candeur de toute perception dépourvue de goût. Ici, l’absence de goût n’est nullement le mauvais goût, mais la déconnexion absolue de toute question de goût, c’est-à-dire l’absence de toute prérogative esthétique, ainsi que de toute métaphysique du bon et du mauvais. Je (c’est-à-dire moi) ressens qu’en quelque sorte ces images ne sont là que pour moi, mais bien évidemment cela n’est qu’une vaine et vaniteuse illusion.

À une époque qui se définit largement par sa propension à différer sans cesse tout bout, voire qui se distingue de tout autre âge par la conjuration ininterrompue de toute conjonction du réel et de l’événement, et dont le trait le plus distinctif peut être trouvé dans la surévaluation des prérogatives du goût de chacun (afin justement que rien ne passe jamais ici et maintenant), la nullité que ces images exercent sur moi, prend alors une tournure presque révolutionnaire.

Car ce n’est que par la destruction de la métaphysique du goût personnel (sur laquelle reposent aujourd’hui les pouvoirs de l’image) que les machines d’un autre désir pourront être construites.
L’anti-communauté, c’est-à-dire la communauté terrible des nuls sera (ou mieux elle l’est déjà, car la nullité n’a d’avenir que comme bout du chemin) nullement nulle.
Et donc, il est possible de dire que la nullité n’est jamais futile.
 

Román Domínguez