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Forest of bliss

de Robert Gardner (1985), par Violeta Salvatierra

Forest of bliss, Robert Gardner (1985)

 

 

De l’autre côté.
La brume d’abord, épaisse d’images à venir.
The far shore.
L’eau du fleuve, le bois qui brûle, le feu dansant, la pierre.
Le cerf-volant haut dans les cieux, celui qui gît dans la poussière.
Les pas que l’on suit, ce sont les pas d’un animal qu’on ne voit guère. Haletant, voilé par la brume, il nous tient. /

Passages, brèches, passerelles.
Vers l’autre côté, un souffle qui retrace ses indices, parcourt ses territoires, ses cercles, ses noeuds.
Le chien qui dévore et le chien dévoré.
Le cadavre flottant dans l’eau où l’on baigne et où l’on danse… petite danse à la vie qui ne nous appartient pas. /

C’est une immersion, ce sont des descentes.
A travers les marches, ou par le son obstiné des rames, grinçant, tournant, broyant le reflet de substances ignorées.
Sur le chemin, le bois entassé sur un côté, en attente.
Les soins, le tâches. Les gestes répétés, les secousses recommencées, les effondrements, marquent des cartes aux voies qui se chevauchent. /

Regards à ras du sol, levées de poussière.
Importance du sol qu’on repousse des pieds nus, qu’on martèle, qu’on fouette, qu’on balaye, qu’on trempe d’eau bénie.
Un corps inerte s’y fait traîner jusqu’au fleuve. Une vache mange des fleurs rouges, par terre. La fumée s’étend. /

Passer par l’autre pour ne pas succomber seul au vertige, pas encore. Du lit jusqu’aux cendres, du bleu du ciel jusqu’au tas d’excréments. Marcher, marcher, revenir sur les mêmes lieux, ou aller se perdre loin. Les pieds brassent les fleurs, la merde, nous sommes emportés, mêlés : nous sommes des foules. /

On ne sait pas qui accompagne qui. On ne sait plus qui anticipe. Par les mains, il s’agit de la faire circuler, l’eau, autant que possible. Puis couler soi-même dans le rire, le sommeil, le corps qui s’échappe.
Par les voix érodées, sans mots, devenir ritournelles. /

Le film : un ordre surgit du chaos, aux formes qui nous ressemblent. Sans traductions, les mystères ne sont pas à déchiffrer. On est venu là, à la ville lumineuse, à la ville sainte, pour s’y laisser pénétrer : faire entendre l’arbre qui tombe seul au milieu de la forêt, filmer la descente du corps enseveli et couronné de fleurs, accabler l’image de la fumée qui l’engloutit.

Regarder à nouveau, par delà le fleuve, de l’autre côté.

 

Violeta Salvatierra