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Délégué Zéro

par Marc Mercier

« Délégué zéro » est l’autre nom que porte le sous-commandant Marcos pour accompagner la lutte des indigènes zapatistes dans la région mexicaine du Chiapas. Dans les communautés zapatistes, autogouvernées, chacun commande en obéissant et obéit en commandant. Le commandement « suprême », le délégué inamovible, c’est le peuple animé par une digne rage mettant en œuvre une société autonome dans le respect de la justice, de la liberté et de la démocratie directe pour tous. Un délégué qui n’en ferait qu’à sa tête peut être à tout moment révoqué par l’assemblée générale.

En discutant cette expression « n’en faire qu’à sa tête », nous verrons que l’expérience politique des insurgés du Chiapas questionne dans ce qu’elle a de plus fondamental la fonction d’une image. Qu’est-ce qu’une image qui n’en fait pas qu’à sa tête ? Une image peut-elle être la déléguée zéro d’une réalité ? Une image peut-elle porter à son paroxysme la crise de la représentation politique de nos systèmes faussement démocratiques, et nous ouvrir un autre champ de possibles ?

Pour que nul représentant du mouvement zapatiste ne puisse en faire qu’à sa tête, chacun dissimule son visage avec un passe-montagne. On leur a souvent reproché cet usage.
Pourquoi ces masques ? Pourquoi vous cachez-vous ?

Ecoutons Marcos : « Soyons sérieux. Personne ne nous regardait lorsque nous avancions à visage découvert, et maintenant on nous remarque parce que nous dissimulons nos visages. Par ailleurs, s’il faut vraiment parler de masques, alors nous allons nous charger de bien mettre en évidence tout ce que la classe politique de ce pays occulte par rapport à tout ce qu’elle veut bien montrer. Comparons aussi nos masques avec les leurs, comparons leurs significations et l’importance de ce qu’ils dissimulent.»

Il apparaît ici une double fonction du masque qu’il serait d’ailleurs bon de considérer avant de s’acharner en France contre le port du voile intégral même si ce dernier est aussi un outrage fait à la dignité humaine quand il est imposé par des normes politico-religieuses réactionnaires. La complexité ne doit pas nous empêcher de penser.

Le masque cache et rend visible à la fois. « Pour qu’on nous voie, nous nous sommes masqués le visage ; pour qu’on nous donne un nom, nous avons pris l’anonymat ; pour avoir un avenir, nous avons mis notre présent en jeu ; et, pour vivre, nous sommes morts. »
Le masque de l’autre est aussi un miroir sur lequel nous est renvoyé ce que nous ne voulons pas montrer de nous-mêmes. C’est ce qui fait mal aux pouvoirs politiques. Ils ne veulent pas voir en face la laideur de leurs duperies pour se maintenir au pouvoir.

C’est Méduse avec sa chevelure de serpents qui, s’ils l’apercevaient, les réduirait à néant. C’est Athéna (conseillère en communication) qui leur fournit un bouclier poli comme un miroir (les mensonges), et ainsi, armés d’un sabre ou d’un goupillon, ils partent en guerre contre le peuple abusé. Ils n’ont que le mot transparence à la bouche pour masquer la réalité de leur pouvoir occulte.

Reverse Television, Bill Viola (1982)

L’un des artistes qui a peut-être le mieux compris ce phénomène paradoxal de l’image est Bill Viola quand il a réalisé en 1982 Reverse Television. L’idée consistait à utiliser l’espace entre les programmes qui est normalement occupé par la publicité. Bill Viola est allé voir chez elles une quarantaine de personnes dans la région de Boston, les a installées dans leur salon à l’endroit confortable où elles regardent habituellement la télévision. Il les a cadrées de telle sorte qu’on puisse voir leur corps en entier et une partie de l’endroit où elles vivent. Elles étaient assises, simplement, et regardaient la caméra en silence.

« Lors de la diffusion, dit Bill Viola, à la fin du programme normal, la publicité serait arrivée et bang, il y aurait eu l’image d’une de ces personnes assises en silence. On les entend respirer, car le niveau d’enregistrement était très élevé, on entend les voitures qui passent en bas de chez elles ; la personne se contente de regarder l’écran. Et puis elle disparaît. Il n’y aurait eu aucun signe de reconnaissance, aucun titre, rien. Et puis, une heure après, il y en aurait eu une autre. Ceci aurait duré deux semaines. »

Bill Viola emploie le conditionnel, car la chaîne a refusé cette formule.

« A la télévision, tout doit être encadré, c’est essentiellement un art du conditionnement. En fait, ma bande devait apparaître comme venant du fond de cet espace que sur les ordinateurs on appelle le champ de données (le fond), qui n’existe que comme support à l’apparition des choses (la figure). Ou cette notion q’au-dessous de nous tous, il y a une espèce de continuum. Ce qui m’a toujours fasciné dans la télévision, c’est qu’à tout moment, il y a des millions d’individus qui regardent chacun chez eux la même image. Le point de départ de cette bande était donc l’idée d’un espace : comme s’il y avait un drap recouvrant quelque chose, et que de temps en temps, il laisse entrevoir, par une fente, ce fond ou ce champ, qui est toujours là, en dessous. On le voit pendant un instant, et il disparaît. C’est un peu comme lire entre les lignes ou ouvrir un volet pour avoir l’image de ce qu’il y a dehors. Mais cette idée posait vraiment des problèmes aux gens de la télé et cela s’est soldé par une confrontation avec le directeur de la station qui, en l’absence de titre, refusait son feu vert. J’ai refusé de mettre un titre au début, parce que cela aurait vraiment cassé mon travail, mais j’ai été forcé d’en mettre un à la fin. Ils voulaient que ce soit à chaque fois une description complète de la bande, parce qu’il faut, aussi, décrire avec des mots ce que tout le monde voit. Je m’en suis finalement sorti en ne mettant que mon nom et la date, ce qui était quand même un peu ridicule. »

En sortant de l’anonymat, en réduisant son acte artistique à un objet de consommation culturel, Bill Viola n’a au bout du compte que réussit à produire un simple et inoffensif geste de provocation artistique. La télévision a ce pouvoir exorbitant : absorber et annuler la sédition. A cela il faut ajouter que la chaîne a refusé d’accorder à Bill Viola une minute par heure de diffusion. Elle a imposé que chaque spot ne dure que quinze secondes.

« Pour moi, c’était trop court, car mon idée était de casser l’attente du spectateur, pour qui la télévision ce sont des mots. Quand quelqu’un paraît à l’écran, les gens s’attendent à ce qu’il ou elle parle, et quand il ne le fait pas, les gens pensent que c’est une fausse manœuvre, que le présentateur a oublié de donner un signal. Ainsi, pendant dix ou quinze secondes, au début on est aux prises avec un problème, cette personne ne parle pas, et il faut dépasser ce stade. Je pense que mon travail est souvent lié à cette notion de dépassement, de coupure avec une espèce d’attente ou de modèle, qu’il y a un moment où il faut laisser tomber, réévaluer telle notion, et y revenir, dans un second temps. C’est le processus de la création - il ne s’agit pas de faire quelque chose de neuf, mais de formuler à nouveau quelque chose d’ancien. La découverte comme reconnaissance. »

Que la télévision soit un passe-temps, passe encore. Mais qu’elle revête un passe-montagne pour faire monter au premier plan ceux qui la regardent, ceux qui n’ont pas la parole, ceux qui ne produisent pas d’images, ça ne passe pas. Qu’un réalisateur souhaite passer au second plan comme une sorte de délégué zéro de la représentation, en gardant l’anonymat, est dans nos grandes provinces démocratiques passible de censure. Un artiste qui n’en fait pas qu’à sa tête se voit payer sa tête (mise à prix), (Wanted ! An artist to be paid as a filmaker), pour que le pouvoir puisse continuer à se payer celle des téléspectateurs. Ils payent une redevance pour bien marquer combien ils sont redevables de ceux qui les gavent d’images conditionnées.

La question que nous allons poser à présent contient sa propre réponse. Comment sortir de l’ombre ? En devenant des ombres.
L’ombre, contrairement à la lumière, n’aveugle jamais. Elle incite à voir, avec les yeux, les mains, le nez, l’oreille…
Elle est la promesse vivante d’une lueur. C’est l’enjeu des ombres et des lumières que diffusent les images enfin libérées de la tutelle des néons, des Néron, qui nous gouvernent en prétendant nous représenter.

Il faut être un délégué zéro pour multiplier les possibles de la réalité.
 

Marc Mercier