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Dans une langue étrangère : Un lac de Philippe Grandrieux

par Rodolphe Olcèse

Poser la voix au cœur d’un film et le faire de manière cinématographique ne va pas de soi. C’est que la voix, en tant que phénomène sonore et aérien, peut sembler être totalement indépendante de cette visibilité qui est le lieu même du cinéma. Comment montrer une voix ? Une voix peut-elle donner autre chose à voir que ce qu’elle met en branle, en mouvement ? Et si tel est le cas, est-ce encore la voix que nous voyons, ou ce avec quoi elle communique ? Ce sont là de vieilles questions, qui ne concernent pas que la pratique cinématographique, tant s’en faut. Les poètes, attentifs au chant du monde, lui prêtent leur voix. Ce faisant, ils indiquent ce qui parle en lui et que notre regard, pris dans les soucis quotidiens, méconnait constamment.

Qu’un film puisse nous mettre des voix sous les yeux, le cinéma de Philippe Grandrieux n’a de cesse de nous le rappeler. Dans Sombre et La vie nouvelle déjà. Mais sans doute est-ce avec Un lac que l’imbrication de la vocalité et de la visibilité est la plus manifeste, la plus complexe et la plus aboutie à la fois. Dans ce film en effet, Philippe Grandrieux fait jouer des acteurs étrangers dans une langue qu’ils ne connaissent pas. Ce parti pris, beau et dangereux à la fois, donne à chaque énonciation une dimension puissante, et reconduit la voix à une profonde matérialité, sinon à une pure présence. Nous le savons tous pour avoir dû nous exprimer dans une langue étrangère, fut-elle aussi répandue que l’anglais, l’accent nous place toujours dans une nudité difficile et fragile.

L’accent, en écorchant la langue, peut transformer notre voix en une pure adresse. Pour paradoxal que cela puisse paraître, les voix dites « à accent » – c’est-à-dire les voix qui parlent véritablement – se donnent à nos oreilles dans une transparence complète.

Un lac, ouvert à une tradition biblique qui n’a de cesse de formuler de tels paradoxes, s’est emparé de ces questions pour trouver sa forme propre, et donner à l’inquiétude amoureuse qui traverse aussi bien Sombre que La vie nouvelle une dimension que ces derniers, pour être également travaillés par une violence tout à fait inouïe, ne peuvent toucher du doigt sans la perdre aussitôt. Les tous premiers échanges entre le jeune Alexi et sa sœur Helge nous permettent déjà de toucher le lien subtil et profond qui les unit, et que l’arrivée d’un étranger dans la famille va nécessairement altérer. Ces paroles, dans lesquelles s’exprime à demi mot l’épilepsie du frère, ce jeune homme qui éprouve le monde et la nature sur un mode mystique et extatique, sont prononcées dans la pénombre, et appellent une affection qui excède alors l’écran où tout se joue. Que ces phrases peinent à être prononcées participent évidemment du tranchant avec lequel elles nous gagnent et de l’effet que sur nous elles produisent. Ce sont des voix qui viennent au contact de notre regard. La densité du plan et la température de couleur semblent elles aussi les entendre et leur répondre. Quelque chose d’autre dans l’image a pris voix.

Un lac, Philippe Grandrieux (2008)

Si la voix, reconduite à une matière sonore, peut échanger avec le visible, c’est que ce dernier, à son tour, est habile à parler. L’accent le plus prononcé d’Un lac, ce n’est sans doute pas celui de ses interprètes venus de divers pays d’Europe, mais celui du monde, de ce lac brumeux, tranquille et inquiétant, qui sourd entre les montagnes. Avec le cinéma, c’est au monde que nous devons donner la parole, car c’est à son contact que nos lèvres s’entrouvrent.

Un lac, Philippe Grandrieux (2008)

Dans l’échange silencieux d’Alexi avec les arbres et les montagnes, nous sentons poindre un murmure que lui seul aura commencé par entendre. Et c’est la manière même dont il se rapporte à l’espace qui l’entoure qui nous suggère d’être attentifs à ce qui peut se dire au plus profond de la forêt. Quelque chose passe secrètement aux pieds des arbres qui ordonne la présence d’Alexi, et rend pour lui impossible tout départ.

Loin de traduire un enracinement et une immobilité, il y a quelque chose de vertigineux dans ce pacte passé avec la nature. Le regard de Philippe Grandrieux, attentif à la hauteur — des arbres, des montagnes — montre ce qu’il peut y avoir de démesuré dans notre rapport au monde. L’immensité vient se loger dans chaque tremblement de la caméra, qui ne peut pas prendre tout ce qui se donne à elle. Elle est là, touche nos yeux et nos oreilles. Le vertige est filmé en creux. Tout ce qui est montré nous donne l’indice de ce qui nous est inaccessible. Si nous ne les voyons pas, nous entendons qu’au-delà des sommets — des arbres, des montagnes — il y en a de plus hauts encore. Alexi ne peut pas partir car pour lui, ici même, tout est trop riche, trop grand.

Pour autant, quelque chose peut manquer à cette démesure et la rendre suffocante. L’immensité, si elle ne parvient pas à nous donner du souffle, peut rapidement nous paralyser. Au contact de l’étranger, la sœur d’Alexi est emportée vers d’autres terres. Il y a une langue que la nature ne connaît pas, et un amour qu’elle ne peut pas nous donner. Cet amour est suffisamment puissant pour ouvrir les eaux du lac et écarter les montagnes. C’est parce que le monde s’est ouvert devant elle, et qu’il a cessé d’être enclavé dans les montagnes, que la sœur connaît une véritable mue. Sa voix montre, par sa transformation même, que quelque chose a bougé dans le paysage. Ce n’est pas que sa voix qui a changé, l’écho rendu par les espaces silencieux est différent. Le chant porte plus loin, et fraie vers des régions encore inconnues. Le frère ne l’entend que trop bien. Ta voix. Ce n’est plus comme avant.

 

Rodolphe Olcèse