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JOSEPH MORDER : Le double journal des aficionados

par Raphaël Bassan

Cela faisait bien vingt ans que je n’avais pas regardé, avec attention, un épisode ou un extrait du Journal filmé de Joseph Morder. Initié en 1967, lorsque le jeune homme reçoit, pour son dix-huitième anniversaire, une petite caméra Super 8 muette en cadeau, cette entreprise prométhéenne se poursuit encore aujourd’hui en argentique, mais aussi en numérique depuis 1999. Le cinéaste lui-même ne connaît pas la durée exacte de ce diary hors du commun (deux cents heures probablement).

Entre 1981 et 1984, fasciné par cette démarche à nulle autre pareille en France, j’avais écrit de nombreux textes et accordé moult entretiens à Joseph dans des revues spécialisées mais aussi des brochures institutionnelles (1). Conçu, à l’origine, comme un adjuvant à son journal écrit, quelque chose d’intime non destiné à être montré – un jardin secret en quelque sorte, une bibliothèque où on rangerait les images de sa vie privée –, le Journal se construit, provisoirement entre 1978 et 1982, en unités autonomes, quand, encouragé par des proches, Morder décide d’en montrer des « épisodes » qu’il structure et titre pour l’occasion. Par ailleurs, l’artiste acquiert, en 1976, une caméra Super 8 sonore ; le son direct sera, pourtant, peu présent dans les œuvres en question au profit d’observations et de narrations en voix-off qui donnent sens et identité à ces opus. Les faits évoqués dans chaque partie de ce « nouveau journal », qui dure entre 1h30 et 2 heures, sont compris entre janvier et juin ou juin et décembre des années de référence. Les titres se veulent évocateurs et poétiques : L’été madrilène (juin-décembre 1978), Le chien amoureux (décembre 1978- juin 1979)… Le cinéaste agence les images prises durant ces périodes, met des intertitres indiquant les dates (3 décembre, 12-15 novembre) d’une séquence à venir, et ajoute un commentaire, conçu après coup, qui réinterprète les événements.

Contrairement à Jonas Mekas, chez qui le fait documentaire domine, le cinéaste français tire toujours son matériau vers une sorte de narration-fiction qui nous renseigne sur ses amis, sur l’état du cinéma indépendant des diverses époques évoquées (Morder va souvent dans des festivals dévolus au Super 8, parle des gens qui le pratiquent). Il convoque, souvent, sous l’aspect de saynètes ou de digressions diverses, ses origines latino-américaines, sa judéité, l’amour du cinéma hollywoodien dévoré durant son « enfance tropicale » (l’auteur a passé les premières années de sa vie en Amérique latine).

©Joseph Morder

Parallèlement à ce tronc central, l’artiste tourne des documents bruts sur les manifestations, les grèves, les défilés du 1er Mai et autres (le tout classé dans les Archives Morlock) et des films de fiction. Il utilise toute cette expérience, cette dynamique, pour concevoir, en 2007, avec un téléphone portable, un long métrage qui affiche de multiples aspirations du Journal filmé : J’aimerais partager le printemps avec quelqu’un ; quête personnelle et amoureuse (bisexuel, les penchants de Morder le portent souvent vers les garçons : ici, en 2007, c’est un acteur qui a appris son rôle de jouvenceau évanescent).

Mais foin de didactisme (il en faut un peu cependant), et revenons à cette notion de vacance, de disponibilité, chère à Joseph Morder. Depuis les années 1990, j’ai écrit quelques textes sur Morder, mais uniquement d’après mes notes. J’ai eu, soudain, l’irrépressible envie de voir les 13 heures du Journal strucutré de Morder, celui qui va de L’été mardilène aux Nuages américains (1983), date de sa « rentrée » en clandestinité (Joseph ne monte plus et ne montre plus son journal ; ici, je mets un j minuscule à « journal », car ce n’est plus une œuvre totalement artistique, mais quelque chose de personnel destiné au seul filmeur).

Je n’ai trouvé, sur une de mes étagères, que Les Nuages américains, récemment édité en DVD (période : juillet à décembre 1982), et que j’avais, à sa réception, négligemment mis de côté. À peine ai-je appuyé sur la télécommande de mon lecteur de DVD – j’en étais juste au moment où Joseph, resté sédentaire pendant de longs mois, décide de partir pour les États-Unis –, qu’un mail du CJC sonne sur mon ordinateur : j’y lis le programme éditorial du numéro 4 d’étoilements qui dit, en substance : « La promenade, la dérive ne seraient-elles pas la geste initiale qui préside à toute création ? » C’est le sens profond de tout le Journal et de cet opus en particulier.

Les nuages américains (les motifs), entrevus de l’avion ou du ciel new-yorkais ou californien donnent un côté aérien, volatile à l’ensemble, tandis que Les Nuages américains (le film) se développe en une série de diastoles et de systoles typiques du style à la fois impressionniste, intime et très ouvert sur le monde, de Joseph.

©Joseph Morder

On part du très intime, du très confiné (l’appartement de Morder, dont le vasistas d’une des fenêtres reste bloqué ; un ami, Roland, auquel le cinéaste pensera tout au long du film, vient l’entrouvrir), pour, ensuite, parcourir le monde : un vaste voyage aux États-Unis, puis, après un retour parisien, de mini-échappées vers la Suisse, l’Italie et la Belgique.

D’abord de la pédagogie, ensuite un peu de psychologie.

Morder rencontre Roland (personnage réel ou de fiction ? Chez Joseph, c’est sans importance, tous ses « caractères » relèvent un peu des deux), avec qui il veut rester, mais il doit se rendre aux États- Unis (rencontrer des amis dit-il).

Ceux qui ont vu les Diaries de Mekas noteront ici de considérables différences : Morder emploie peu le cut-up visuel, ses plans, bien que brefs, sont assez élégiaques, et une omniprésente voix-off magnifie tout, surdimensionne tout. C’est moins une approche de dandy de la scène culturelle que de petits flashes ou des saynètes sur quelques amis pris, souvent, plus dans leur quotidien que dans leur pratique artistique. Chaque personnage rencontré est, immédiatement, doté d’une histoire qui joue toujours à cache cache entre observation et mythe (mystification ?) Les lieux visités (Morder va en Californie, au Texas et y retrouve amis et connaissances) sont épaissis et doublés de notations documentaires propres au régions parcourures (un dépassement de vitesse coûte cher dans tel ou tel État américain) et d’un vaste réservoir de références filmiques (dans une baie, vue au loin, Hitchcock aurait tourné Les Oiseaux), et/ou autres : on ébauche un fade film sur la vie de Marilyn Monroe, morte vingt ans auparavant ; à Berkeley, jadis berceau de la contestation étudiante, Morder n’y voit plus qu’un lieu ultra-normalisé.

De retour à Paris, Morder repart pour des festivals en Italie et en Belgique, avec comme but primordial d’y retrouver des amis, d’évoquer un peu les praticiens du Super 8 ; de parler surtout de lui, de faire de son film une excroissance de son inconscient.
Je vous avais promis un peu de psychologie. On y va !

En regardant, après une coupure de tant d’années, un épisode du Journal de Joseph Morder, il me semble, durant sa vision, partager le même inconscient que Joseph, m’abreuver au même réservoir d’images.

C’est sûr, certains personnages je les connais, comme la cinéaste belge Mara Pigeon, rencontrée en 1979, et qu’on croise souvent dans les films de l’auteur. Mais cette autre, Yvette, qui me semble tout aussi familière, l’ai-je jamais rencontrée ? Pourtant, il me semble la connaître depuis toujours. On a là (je partage certainement cette impression de « déjà-vu » avec d’autres, comme Gérard Courant par exemple) une sorte de mémoire collective, composée d’instantanés de nos vies – celle de Joseph, la mienne et celle de quelques autres. Le tout, mis en fiction et en abîme par Joseph, me donne, ici, l’impression d’avoir vécu plusieurs vies (et je me pose la question de savoir jusqu’à quel point ce journal appartient, aussi, depuis le temps, à ma propre vie).

En regardant Les Nuages américains, j’oublie soudain que nous sommes en 2008, que je suis presqu’un vieil homme ; cette fameuse disponibilité, cette fameuse vacance de l’esprit, celle qui domine tout l’œuvre de Joseph Morder, m’enveloppe : je nage et je vaque à nouveau dans les années 1980, j’ai environ trente-cinq ans, je fais déjà des premiers bilans sur ma vie, ce que j’ai accompli, sur ce que je veux encore accomplir… ce que je n’accomplirai jamais : ça, c’est seulement le Bassan de 2008 qui le sait.

 

Raphaël Bassan

Notes

  1. (1)  « Entre la revendication du privé et l’aventure esthétique du super 8 : le Journal filmé de Joseph Morder », in brochure, Cinéma du Musée (Centre Pompidou, 1984, à l’occasion d’une rétrospective complète du journal « structuré » de Morder, 1984).

  2. (2)  Double DVD édité par les Éditions de l’Ange : Les Nuages américains («Journal filmé neuf») de Joseph Morder, et Le Journal de Joseph de Gérard Courant (1999).