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«Nous portons l’éclat, la douleur et le nom» : crier dans la terre de personne.

Esquisse sur quelques films de Sylvain George, par Gabriela Trujillo

C’est pour les autres que souffle la brise fraîche,
C’est pour les autres que s’attendrit le crépuscule -
Nous n’en savons rien (…)
Nous n’entendons plus rien
Hormis l’odieux grincement des clefs
Et les pas lourds des soldats.

Anna Akhmatova, Requiem
 

Dire que Ceuta est. Que Lampedusa, Malte, Vincennes ou Sangatte-Calais existent. Mettre en évidence la prolifération de tant de lieux qui convulsent l’Europe - montrer ces camps de rétention où les autorités confinent les étrangers indésirables, en attente d’expulsion ou d’une souvent improbable normalisation. S’attarder en ces lieux où la parole se tait. Suivre les rafles de sans-papiers à Paris, les expulsions. Accompagner les réactions populaires, rassemblements ou affrontements.
À travers ces images qui sortent de la fêlure d’un siècle et d’un système, l’œuvre de Sylvain George permet non seulement de dresser une topologie de la violence des États européens, mais aussi de mettre en place la topométrie qui sert à tracer la carte de la barbarie contemporaine.
Or pour le cinéaste, comme pour Walter Benjamin dans les Thèses sur la philosophie de l’histoire, il n’est « aucunement philosophique de s’étonner que soient encore possibles » à notre époque de tels événements. Il faut agir.

Nous évoquerons ici quelques uns des innombrables et puissants prolongements de ces films, pour que transparaissent ainsi des échos indéniablement poétiques, des problématiques philosophiques et épistémologiques – somme toute des questionnements éthiques, éminemment politiques et nécessaires que nous fournit le cinéaste pour « arpenter le domaine du donné et du possible » (Celan).

L’autre côté : de l’utopie à l’espace d’exception

Notre siècle a fait de l’immigré un bouc émissaire. C’est le lépreux, le fou, le criminel dont les politiques de confinement avaient été analysées par Michel Foucault.
La figure du clandestin, figure fantomatique qui hante les grandes villes des pays industrialisés, met en évidence le concept benjaminien de « vie nue ». Non seulement par ce qu’elle implique de refus, de rejet, mais aussi de dénuement.

Traiter du clandestin, c’est mettre au jour la question de l’utopie. Celle de tous ceux qui doivent fuir pour vivre, et qui prend, par la force de la désespérance, les allures d’une dystopie.
Il suffit, pour cela, d’entendre les propos d’un jeune homme, ou de voir les traces des souffrances dans les corps que filme Sylvain George. Des corps et des mots, malgré tout, désireux de vivre.

L’utopie retrouve ici, aux prises avec le réel, son sens étymologique: un non-lieu. Les espaces d’accueil des étrangers devraient arborer le « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance » de l’Enfer de Dante. Car ces centres de rétention, qui prolifèrent en Europe sont devenus, en quelques années, des espaces d’exception, comme le signale infatigablement le réalisateur. Héritée de Walter Benjamin et reprise par Giorgio Agamben, la notion d’état d’exception détermine, disons-le de manière générale, un espace sans normes civiles « dans lequel l’enjeu est une force de loi sans loi » (Homo Sacer II).
Aucun droit (ni Accords de Genève, ni respect de la dignité humaine) ne peut prévaloir dans de tels territoires, si ce n’est la loi déterminée par un État. Ce qui est d’autant plus terrifiant, compte tenu des directives politiques sur la question de l’immigration qui régissent la législation européenne.

Le premier geste militant du cinéaste est alors de placer sa caméra dans l’espace anomique des confins – du continent européen désormais fortifié – où l’on atteint aussi les limites de l’humain.

Liminal : la terre de personne

Dans No Border et Work in Progress: qu’ils reposent en révolte, ainsi que dans le sublime Europe année 06 (Fragment Ceuta), Sylvain George met en évidence la situation liminaire de l’immigré, enfermé aux portes de l’Europe. Nous voici conscients des milliers d’individus de toutes nationalités (Afghans, Erythréens, Somaliens, Roumains, Irakiens …) qui sont captifs au seuil du continent. En marge des communautés, ces lieux de passage sont un véritable no man’s land. Les êtres errants qui cherchent à les traverser ne sont rien d’autre que les prisonniers des limbes, desquels il est exigé qu’ils renoncent à leur humanité, s’ils prétendent survivre.

En rade : s’agripper à l’abîme

On ne recense plus les innombrables naufrages des barques de fortune dans lesquelles ces migrants cherchent à atteindre le continent.

Qu’ils reposent en révolte (des figures de guerre), Sylvain George

Les hommes de Qu’ils reposent en révolte deviennent des êtres brûlés. Obligés de déformer leurs empreintes digitales à l’aide de vis chauffées à blanc, le film dévoile les nouveaux stigmates de ces êtres qui s’agrippent à la nuit, à l’abîme – à l’espoir déchirant d’altérer les « coordonnées somatiques » qui permettent aux polices continentales de les traquer.

Clandestins, âmes mortes. Et pourtant, ils vivent…

Ces êtres épaves, on les imagine comme de simples trajectoires. Ils fuient, ils courent, ils se cachent (No Border, Qu’ils reposent…). Cependant, Sylvain George leur redonne une humanité, une voix, une révolte. Un jeune homme au regard intense interpelle la caméra, et à travers elle la population de l’Europe (« can you see our picture and say something for us ? »).
La beauté de ces hommes à l’état de repos, l’intensité de leurs prières sont de véritables gestes d’offrande de la part du cinéaste. À l’instar de Pasolini, le cinéaste prend le temps de restituer à ces personnes leur beauté, la grâce de leurs gestes, sans nous faire oublier l’enjeu politique de leur représentation même.

Une «esthétique virulente et endeuillée» (Nicole Brenez)

Si les films de Sylvain George peuvent sembler violents (N’entre pas sans violence dans la nuit), ce n’est que par nécessité. En effet, leur longueur, leur violence est proportionnelle au déploiement de la barbarie d’État. Ils prennent sur eux « toutes les ténèbres et toute la culpabilité du monde » (Adorno).

D’une remarquable qualité plastique (rarement, depuis les premiers films de Robert Fenz, a-t-on pu voir une telle politique esthétique du noir et blanc), les films ne tendent cependant pas à embellir, mais à rester irréductibles et justes, à être dignes des exigences du cinéaste vis-à-vis de ceux qu’il filme. Sa démarche reste cohérente à toutes les étapes de la production, allant jusqu’à la diversification des corpus: des films « activistes », d’urgence, véritable tracts (Contrefeux) faits dans des conditions très difficiles, parfois à l’aide d’un téléphone portable. Puis aussi des projets autrement ambitieux, où la maîtrise du médium ne cesse de se perfectionner. Mais chacun de ces films reste accessible aux organismes militants (Collectifs de Sans-papiers, RESF) multipliant les moyens de diffusion, et le dialogue est toujours possible : voici un cinéaste engagé qui, loin de la complaisance que donne la bonne conscience, développe la théorie de l’ «attention» de l’autre.

The elephant in the room : de l’innocence coupable.

Malheureusement, critiquer Guantanamo n’est pas forcément dénoncer Melilla ou Malte. Il s’agit de lieux où se commettent quotidiennement des exactions, des lieux qui se nourrissent de l’ignorance et du refus de voir de la société. C’est l’innocence coupable : nous n’avons pas le droit de ne pas savoir ce qui se passe aux marges de la société actuelle.

Adorno déjà écrivait dans Dialectique négative: « comme l’individu dans le monde dont la loi est celle du profit individuel universel n’a absolument rien d’autre que ce moi devenu indifférent, la réalisation de la tendance depuis longtemps familière est en même temps ce qu’il y a de plus épouvantable ; on ne peut pas plus s’en sortir que de la clôture de barbelés qui électrifie des camps ».

Le cinéma militant et poétique de Sylvain George rappelle cela : ignorer, ou passer outre comme les voitures parisiennes dans N’entre pas sans violence, c’est aussi, après tout, ne pas assumer que ceux qui sont « protégés » par la loi sont aussi guettés par le totalitarisme et la barbarie. Captifs au centre.
 

Gabriela Trujillo