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Ma rencontre avec le Collectif Jeune Cinéma

Cécile Ravel

Ma rencontre avec le Collectif Jeune Cinéma

Avant de connaître le Collectif Jeune Cinéma, je m’intéressais à la plasticité des projections multiples, à l’intérieur d’un « cinéma élargi ». J’avais à cœur de défaire la normalisation et la banalisation de la diffusion audiovisuelle, et considérais les supports, les formats, l’échelle, comme outils plastiques et médiums signifiants. De plus, je défendais l’idée de l’opératrice : faire corps avec
les projecteurs et la projection, être au milieu du public et interpréter sa partition comme une instrumentiste. Je me heurtais à la difficulté de diffuser mes réalisations ou d’obtenir une reconnaissance institutionnelle de mon travail, les demandes de subvention auprès des DRAC se heurtant à une méconnaissance du cinéma expérimental ou d’un cinéma élargi. Mon travail ne rentrait dans aucune des rubriques de l’Art contemporain : ni dans « l’art vidéo » ni dans « l’installation » au sein des dossiers de demandes de subvention. Travaillant essentiellement avec de la pellicule, j’avais de plus en plus de mal à m’équiper en matériel
de réalisation et de diffusion. Ces deux obstacles m’ont renforcée dans mes réflexions sur les supports et dispositifs de projection, qui ne pouvaient rester neutres, mais constitutifs de l’esthétique et du sens de l’image. Le Collectif Jeune Cinéma allait être la réponse à un enjeu dont je découvrais, de déconvenue en déconvenue, l’importance : diffuser, montrer la création, dans des conditions respectueuses du travail du cinéaste, et du sens de l’œuvre. Surtout lorsque celle-ci implique une pluralité de supports, qui plus est, argentiques. Et accueillir un champ de création audiovisuelle autre que celui  établi par les structures culturelles officielles.

En 2001, à l’occasion d’une séance de la Cinémathèque française sur les grands boulevards dédiée à Maria Klonaris et Katerina Thomadaki dont je suivais le travail extrêmement stimulant, je retrouve des complices du cinéma expérimental, de l’UFR d’Arts Plastiques de Saint Charles où j’avais enseigné pendant trois ans : Stéphane Marti, Joseph Morder, et d’autres personnalités que j’avais souvent croisées, comme Pip Chodorov, à l’occasion de projections nomades dans différents lieux de la capitale. Marcel Mazé, que je ne connaissais pas encore, était présent et la discussion entre nous tou.te.s, conduit Pip et Marcel à me proposer de montrer l’ensemble de mes réalisations au Cinéma La Clef, quelques mois plus tard. Ce jour-là à La Clef, il devait y avoir dans la salle, Marcel, Sarah Darmon, alors administratrice du CJC, et Orlan Roy. Dans la minuscule cabine de projection, Stéphane Marti me rassurait et m’assistait avec une gentillesse et un dévouement inoubliables. À l’issue de la projection, l’échange que j’ai eu dans la salle avec Sarah, Orlan, et surtout Marcel a été déterminant. Marcel m’a non seulement encouragée à continuer dans
la voie du cinéma élargi et des projections-performances et surtout m’a invitée à rejoindre le Collectif.

En rentrant au Collectif, j’ai découvert à travers les séances régulières, le catalogue, les focus et le festival, un groupe engagé, fidèle, bienveillant. Les membres du Collectif constituaient pour moi une véritable famille, avec des pluralités d’approches, parfois conflictuelles. Mais je découvrais grâce à Marcel, l’incroyable diversité de ce cinéma différent, qui incluait tous les langages,
et aussi, combien Marcel défendait cette ouverture. Je me souviens lors de débats parfois houleux, combien il marquait une distinction et une complémentarité entre cinéma expérimental et cinéma différent. Marcel a bataillé à maintenir cette diversité, qui s’est poursuivie jusqu’à maintenant, Laurence Rebouillon et Frédéric Tachou ayant poursuivi sans faille cet engagement. Les séances
du CJC étaient à chaque fois une révélation de la richesse inouïe des pratiques des membres du Collectif, une remise en jeu de ma réflexion. Je réalisais à quel point certain.e.s cinéastes donnaient à l’image filmique une force de sidération qui me hantait des
jours durant. C’est ainsi que j’ai été envoûtée par la plasticité narrative de Stéphane Marti et de Laurence Rebouillon dont je découvrais davantage le travail, tout en étant fascinée par les réalisations contemplatives ou hypnotiques de Philippe Cote, Robert Todd ou Viviane Vagh.

À chaque séance, je sortais avec un furieux désir de filmer encore et de me remettre en question. De plus, une dynamique d’échanges constructifs et de projets collaboratifs initiés par différents membres contribuaient à cette émulation. Je pense à Balance des Blancs proposé par Carole Contant, et à l’impact qu’a eu Colas Ricard en nous sollicitant pour réaliser notre dernière pellicule Super 8 Kodachrome, transformant radicalement ma façon de concevoir un film. La contrainte d’une seule bobine initiée par Colas m’a fait reconsidérer le matériau filmique et mon rapport à la narration. À partir de là, mes récits se sont orientés vers le journal filmé, facilitant il est vrai leur diffusion, leur visibilité et même leur réalisation.

Le journal filmé m’amenait à reconsidérer le film documentaire et à regarder et écouter plus attentivement les films de Pierre Merejkowsky, de Philippe Cote et de Joseph Morder, dans leur relation au texte ou à la parole. Enfin, cela a révolutionné mon rapport à la caméra, devenant plus mobile, l’utilisant désormais comme prolongement de mon corps, intégrant de plus en plus le tourné-monté, selon des rythmiques improvisées et non plus construites comme du temps de mes films en cinéma élargi. Cette nouvelle étape de réalisation a été nourrie d’échanges critiques profonds avec Philippe Cote. Également lors des séances régulières, ou du Festival des Cinémas Différents et Expérimentaux de Paris (FCDEP), ou chacun découvrait la dernière réalisation de l’autre. Les discussions critiques sur le travail respectif étaient profondes, fécondes, et nous faisaient avancer considérablement.

La richesse des personnalités œuvrant au Collectif devait m’amener à franchir un pas que je n’aurais jamais osé accomplir : aller jusqu’à une réalisation plus professionnelle en 2010 avec Plume, grâce à Bernard Cerf et Laurence Rebouillon. Le Collectif Jeune Cinéma comme distributeur du film a ouvert les portes de financements régionaux. Laurence a mis ses compétences et son énergie au service de ce projet et cet accès à une production, a financé une copie de distribution gonflée en 35 mm avec son Dolby. Enfin, j’ai vu la diffusion de mes réalisations s’élargir grâce au réseau de diffuseurs culturels dont j’ignorais l’existence, en lien avec le CJC, comme en particulier Hubert Corbin à Montpellier avec le Festival Cinemed, et Simone Dompeyre à Toulouse avec Traverse Vidéo. J’ai pu m’investir surtout dans le pôle transmission, étant moi-même enseignante à Nevers et ayant en charge l’atelier libre Super 8 de l’ESAAB, (École Supérieure d’Arts Appliqués de Bourgogne). C’est Louis Dupont, initiateur du projet transmission au sein du Collectif, qui m’a permis d’animer des séances à destination du jeune public à la Clef, puis à Mains d’Œuvres. Et d’offrir à mes étudiant.e.s neversois.e.s la possibilité de montrer leurs réalisations au cinéma la Clef en 2007 (Séance
En avant la toute jeune garde). J’insiste sur ce sentiment d’appartenir à une famille que je ressentais lorsque je revenais à Paris, à Saint-Ouen, à Bagneux, à Montreuil ou rue des Écoles. Je reste toujours impressionnée par le dynamisme et le professionnalisme
des différente.s coordinatrices, coordonateurs, administratrices et administrateurs que j’ai rencontré.e.s (Sarah Darmon, Raphaël Sevet, Daphné Hérétakis, Damien Marguet, Olivia Cooper-Hadjian, Julia Gouin, Victor Grésard, Théo Déliyannis…) et personnalités du CJC (Marcel Mazé, Laurence Rebouillon, Philippe Cote, Raphaël Bassan…), dont l’analyse et l’expertise dans la programmation étaient et sont remarquables, ce qui reste pour moi la force du CJC qui poursuit cette belle aventure avec l’équipe actuelle.

Version condensée d'un textes publié dans le webzine, Dérives. : http://derives.tv/ma-rencontre- avec-le-collectif-jeune-cinema/