Toshio Matsumoto : technologies des frontières

Focus #3

ven. 6 octobre 201706.10.17
19H00—21H00
Maison de la Culture du Japon
Tarif
unique : 5€

Programmé par Clément Rauger et présenté par Nanako Tsukidate & Emeric de Lastens

Davantage célébré pour ses Funérailles des Roses, la très récente disparition de Toshio Matsumoto nous rappelle toutefois une œuvre expérimentale conséquente qui a suivi les avancées technologiques du cinéma dʼavant- garde sans jamais tomber dans ses travers. Une carrière interrogeant constamment les rapports que peuvent entretenir conscience et technologie.

The song of stone
Toshio Matsumoto
Japon
1963
16 mm
24'
Expansion
Toshio Matsumoto
Japon
1972
16 mm
14'
Andy Warhol (re-production)
Toshio Matsumoto
Japon
1974
16 mm
23'
Sway
Toshio Matsumoto
Japon
1985
16 mm
8'
Engram
Toshio Matsumoto
Japon
1987
16 mm
12'

Davantage célébré pour ses funérailles des roses, traversée œdipienne d’un travesti dans un Tokyo chaotique, la très récente disparition de Toshio Matsumoto (décédé durant la préparation de cette programmation) nous rappelle toutefois une œuvre expérimentale conséquente qui a suivi les avancées technologiques du cinéma d’avant-garde sans jamais tomber dans ses travers. Débutant avec le collectif Jikken Kobo, proposant une vision transdisciplinaire des rapports entre l’artiste et la technologie, il intègrera très vite des éléments expérimentaux à ses premiers travaux dans l’objectif de délimiter les contours de ce qu’il appellera le « néo-documentarisme » : des formes expressives rejetant la nature trop objective du documentaire traditionnel afin de le laisser basculer dans un univers plus mental. Après un premier essai très réussi sur les fabricants de textile à Kyoto, Song of Stone (célébré en son temps par chris marker) nous dévoile l’univers des tailleurs de pierre à travers une succession de photographies. Pour Matsumoto, filmer cette technique de travail entre en résonnance immédiate avec son propre projet de remodelage du réel et le film adopte ainsi une surprenante démarche : déplaçant, bloc par bloc, d’épaisses tranches de réalité pour arriver aux limites abstractives de cet artisanat routinier. Produit par la chaîne de télévision TBS, très mécontente du résultat final, celle-ci mettra à la porte son jeune metteur en scène.

Le caractère campy de son principal long-métrage a parfois contribué à donner une vision biaisée du reste de son travail. Avec Expansion, il reprend les images d’Extasis, film tourné trois ans plus tôt et très abusivement rattaché à l’expended cinema. S’étant toujours méfié du psychédélisme, de l’intermedia et, par voie de conséquence, du cinéma élargi tel qu’il était conceptualisé à l’époque, le réalisateur se permet ainsi d’apporter un droit de réponse visuel sous la forme d’un réaménagement radical de matériaux déjà tournés. En y rajoutant des zooms, de forts contrastes et des couleurs électroniques, Expansion reconnecte la pensée à la sensation. Cette récupération se libère alors de toute une conception occidentale de l’expended pour étendre d’avantage la sensibilité du quotidien là où ses homologues, sous influence psychotrope manifeste, cherchaient plutôt à s’en extraire. Toshio Matsumoto déconstruit ses propres œuvres dans cette « expansion » de conscience et de sensualité pour qui seul le maniement des nouvelles technologies permettrait de prolonger la sensation.
Ne coupant toutefois pas ses liens amicaux avec le pop art new-yorkais, le cinéaste visite la Factory en 1972 et décide, à l’aide de sa caméra, de « capturer » le chef de file du mouvement lors son exposition au Japon avec ce qui sera Andy Warhol : re-reproduction (1974).

S’amusant à reproduire l’image de celui-là même qui a mis la reproduction au centre de son œuvre, Matsumoto prend le parti de filmer au plus près l’artiste américain, multipliant et mélangeant les écrans pour nous délivrer plusieurs espaces et temporalités. Nos capacités visuelles, devenant ainsi semblables à celles d’une mouche, vont épuiser l’icône du dandy, libérée de tout affect et de toute émotion narrative.
Tourné en 16 mm, le cinéaste dévoile petit à petit les imperfections de sa pellicule, la couleur naturelle se faisant artificielle. Quant à la musique concrète de Joji Iwasa, élaborée à partir d’enregistrements de voix humaines, elle suit le cheminement inverse pour devenir de plus en plus audible là où l’image finit par devenir complétement illisible. Ce processus de destruction du cinéma (qui n’est finalement qu’une reproduction du réel, duplicable à volonté) s’achève d’ailleurs lorsque nous comprenons que la caméra ne filmait en réalité qu’un écran.

Sway fut tourné dans une période de grande instabilité pour Matsumoto : alors accaparé par le projet d’adaptation du pourtant inadaptable Dogra Magra de Kyusaku Yumeno, il quitte son poste à l’université de Fukuoka pour s’installer à Kyoto. D’où cette impression de turbulence qui se dégage de ce très court film présentant plusieurs vues, découpées et manipulées, d’un temple bouddhiste comme symbole du caractère immuable du temps. Les saccades du cadre semblent commandées par une incroyable énergie irradiante, laissant même entrevoir les perforations de la pellicule pour creuser cette frontière entre passé et présent. Ceci marquant également une nuance passionnante entre la technologie du média et l’expérience cinématographique qui en résulte.

Engram est un film en trois parties, multipliant les cadres afin de distinguer l’espace de l’art et celui de la vérité. Le lien avec la réalité est assuré par Matsumoto qui décide de se mettre lui-même en scène, chose relativement rare si l’on excepte son apparition dans Les Funérailles des Roses. Il réfléchit ainsi sur le sens de l’image enregistrée qui s’éloignerait de cette réalité dès lors qu’elle essaierait de la restituer.

Toshio Matsumoto s’est ainsi approprié la technicité pour voir comment le sens y émergerait, définissant son travail comme une réponse aux désirs de son époque. En prenant à témoin notre « œil endommagé », l’assemblage de ces films apparaît alors comme les quelques éléments d’une vaste interrogation méditative sur les relations qu’entretiennent conscience et technologie.


Clément Rauger

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