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Soirée d'ouverture : Contemporain.es

mar. 9 octobre 201809.10.18
19H00—21H00
5 rue des Ecoles
75005 Paris

Programmé et présenté par Laurence Rebouillon (CJC), en présence de Robert Cahen, Gérard Cairaschi, Yves-Marie Mahé

Le Festival fête ses 20 ans et cette séance d’ouverture est l’occasion de (re)découvrir quelques trésors de la 1re édition du Festival des cinémas différents. Reprises dans la sélection intitulée « Contemporains », ces œuvres témoignent de la vitalité du cinéma expérimental et différent à la veille des années 2000. Marcel Mazé en parle alors comme d’un foisonnement, autant déroutant que passionnant. Ces films sont dans la continuité de ceux qu’il pouvait programmer à Hyères dans les années 1970.

Mouvement
Yves-Marie Mahé

France
1997
Super 8
4'

Shizuka
Valérie Kempeneers

France
1998
35 mm
13'

Solo
Robert Cahen

France
1989
Vidéo numérisée
13'

I.
Jérôme De Missolz

France
1996
Vidéo numérisée
13'

Fin de siècle
Pip Chodorov

France
1996
16 mm
5'

Mémoire(s)
Gérard Cairaschi

France
1999
Vidéo numérisée
17'

Plus tard
Eric Oriot

France
1998
16 mm
11'

Les forces de l'ombre et de la lumière
Stéphane Marti

France
2012
Super 8 numérisé
16'

En quelques notes, du coq à l’âne

Le Festival fête ses 20 ans et cette séance d’ouverture est l’occasion de (re)découvrir quelques trésors de la 1re édition du Festival des cinémas différents et expérimentaux de Paris, qui comportait deux sélections. Reprises dans celle intitulée « Contemporains », en miroir avec la sélection « Retour à Hyères », ces œuvres témoignent de la vitalité du cinéma expérimental et différent à la veille des années 2000. Marcel Mazé en parle alors comme d’un foisonnement, autant déroutant que passionnant. Ces films sont dans la continuité de ceux qu’il pouvait programmer au Festival international du jeune cinéma de Hyères dans les années 1970.

Les années 1970 marquent un renouveau du cinéma expérimental en France. Un cinéma différent apparaît avec des films proches d’un cinéma corporel (Jean-Paul Dupuis, Stéphane Marti, André Almuró, Lionel Soukaz, Katerina Thomadaki et Marina Klonaris…) ou d’un cinéma centré autour de la littérature (Marguerite Duras, Alain Robbe-Grillet, Marcel Hanoun…) quand d’autres adoptent une ligne plus structurelle, comme Claudine Eizykman et Guy Fihman qui créent la Paris Films Coop en 1974. Les films de cette séance sont dans la continuité de Hyères et pas seulement. La nouvelle génération de cinéastes et vidéastes, qui apparaît dans les années 1990, a embrassé toutes les tendances, aboli les antagonismes parfois virulents [1], n’a rien abandonné du champ des possibles du cinéma. « … Une nouvelle génération sans dogme, sans programmes théoriques, mais aussi exigeante qu’avertie de l’histoire des formes, attentive au caractère véritable de l’expérimentation, soucieuse d’indépendance aussi bien économique qu’intellectuelle » [2].

 

1. Une histoire du cinéma au goût du jour

Une génération, en effet, initiée au cinéma expérimental à l’université, dans les écoles d’art. Dans les années 1990 « La nouvelle génération parisienne est complètement sortie de ses cours (de Frédérique Devaux, Stéphane Marti, Rose Lowder, Claudine Eizykman, Dominique Willoughby, Katerina Thomadaki, Nicole Brenez…) » [3]. En complément à cet enseignement théorique à l’université, des ateliers de réalisation sont proposés aux étudiants. Des ateliers d’initiation à la vidéo et des ateliers en 16 mm à Paris 8 Saint-Denis, en Super 8, avec notamment la pellicule Kodachrome 40 et sa petite enveloppe d’expédition orange pour son développement inversible, à Aix-en-Provence avec Marie-Claude Taranger par exemple. Atelier que je suis avec Bernard Cerf, qui présente Les Nazis ont été vaincus par les armes, non par la raison lors de cette 1re édition du festival.

Dans le cadre de l’UFR d’Arts Plastiques et Sciences de l’Art Paris 1 Saint-Charles, Stéphane Marti propose un atelier de formation en Super 8. Ses élèves et anciens élèves se regroupent sous l’appellation « Les Brigades S’Marti ». Isabelle Blanche, Sarah Darmon, Orlan Roy, Gilles Touzeau, Rodolphe Cobetto-Caravanes… présenteront leurs films, libérés des codes de la représentation narrative, dès la 1re édition du festival. Pour des cinéphiles plus classiques, Serge Daney et Jean-Luc Godard sont parfois une porte d’entrée lorsqu’ils contribuent à faire connaître l’œuvre expérimentale d’Artavazd Pelechian, cinéaste qui compose des films-montages très personnels à partir d’images d’archives et de plans documentaires. En 1992, Artavazd Pelechian fait l’objet d’une première rétrospective à Paris, à la Galerie nationale du Jeu de Paume, à l’initiative

de Danièle Hibon qui organise la même année au Jeu de Paume la première rétrospective des films de Jonas Mekas. Cette année-là, je suis à Paris, et comme toute apprentie cinéaste un brin curieuse, je me retrouve à une séance Scratch de Light Cone (3e coopérative française créée en 1982 par yann beauvais et Miles McKane). Je prépare mon premier film en 16 mm, 3×3, un triptyque, et, si je connais Abel Gance, c’est bien timidement que je questionne alors yann beauvais sur mon problème de synchronisme de mes trois images. Sa réponse est sans appel, quitte à expérimenter le dispositif cinématographique de projection autant oublier Napoléon [4]. Chaque projection de 3×3 allait être une plongée dans l’inconnu, à chaque fois un nouveau cadavre exquis pour mon plus bel enchantement. Nicolas Rey présente son film Opera Mundi Le Temps des Survêtements dans une projection étendue, triple 16 mm, lors de la 1re édition du festival. L’enseignement vidéo n’est pas en reste. Depuis 1981, Gérard Cairaschi est professeur à l’École régionale des Beaux-Arts puis à l’École supérieure d’Art et de Design de Reims en tant que plasticien responsable de l’atelier vidéo – film – son, chargé de l’approche plastique de la vidéo, du film et du son. Il présente une vidéo Mémoire(s) lors de la 1re édition du festival. L’art video est aussi présent dans les cursus universitaires. Je dois beaucoup à Philippe Dubois pour son cours d’initiation à l’art vidéo, en licence d’études cinématographiques et audiovisuelles à Paris 3. Son cours consistait en grande partie à visionner les œuvres des precurseurs (Nam June Paik, Wolf Vostell, Bill Viola, Gary Hill…). Une véritable révélation. L’exposition personnelle de Gary Hill au Centre Georges Pompidou est concomitante à la sortie par Sony de la Beta Num, 1993.

Si jusque dans les années 2000, la grande majorité des salles utilisait le support pelliculaire, le numérique commençait à prendre place dans les cabines de projection. Le programme de la première édition du festival indique, comme le programme de cette édition 2018, le support de projection des films. Super 8, 16, 35 mm, Vidéo Umatic (analogique) et Vidéo Beta. Depuis bien des années, les programmateurs de cinéma expérimental ont pris l’habitude d’apporter avec eux des projecteurs pelliculaires pour que les œuvres puissent être vues dans leur support original. Les projecteurs sont dans la salle, et leur son n’est pas sans rappeler le bruit d’une cuillère sur une assiette, quand il nous fait entendre, le bruit d’un marteau sur une roue de wagon d’un train pour Balbec [5]

2. Le mouvement des laboratoires

Autour de 1992, les membres de la cellule d’intervention Metamkine créent à Grenoble l’association MTK et mettent en place un laboratoire artisanal de cinéma ouvert au public dans leur atelier. Ils offraient la possibilité de développer et tirer soi-même ses propres films. Devant le succès de cette initiative, l’Atelier MTK s’est rapidement retrouvé saturé de demandes. Ses responsables ont invité en juillet 1995 l’ensemble des utilisateurs de ce laboratoire, venus de France et d’Europe, pour amorcer une réflexion autour de cette pratique et susciter d’autres initiatives, notamment la mise en place de nouveaux laboratoires artisanaux. Suite à cela, le réseau « Ébouillanté » se met en place et plusieurs associations ouvrent un laboratoire artisanal [6] : Mire à Nantes, L’Abominable

à Asnières, Ad Libitum à Cras, les Films de la Belle de mai à Marseille, Burstscratch à Strasbourg, Labométrique à Toulouse, Élu par cette crapule au Havre.

Les initiateurs de ces laboratoires, Pip Chodorov, Nicolas Rey, Olivier Fouchard et Laure Sainte Rose sont de cette 1re édition du festival. Dans ces laboratoires, où se transmettent des savoir-faire liés à l’histoire du cinéma expérimental, des usages créatifs des techniques propres au cinéma sur support pellicule et selon le principe DIY (Do It Yourself), des jeunes gens de vingt ans, des trentenaires, côtoient leurs pairs ou frères d’armes, comme Maurice Lemaître, Lionel Soukaz, ou Marcelle Thirache. À l’Etna par exemple, lors des assemblées visuelles, ils montrent leur film en cours ou achevé, pour en parler ensemble. En complément des ateliers de laboratoires, l’Etna propose à ses apprentis-cinéastes des ateliers de formation à la Bolex, caméra phare du cinéma expérimental, des ateliers de found footage, d’intervention sur pellicule. Mouvement de Yves-Marie Mahé, membre actif de l’Etna, est un film peint avec des encres de couleurs directement sur pellicule.

3. Les collectifs

« L’histoire du cinéma expérimental se caractérise aussi par la multiplicité des formes de regroupement qui se manifestent, du collectif informel au conglomérat artisanal. » [7]
À la veille de l’an 2000, des tables de montage 16 mm se retrouvent parfois chez des particuliers dans la même pièce que les premiers ordinateurs portables. Des groupes qui se constituent un peu partout sur le territoire, proposent leurs films dans les festivals de courts métrages, des festivals LGBT. Apparaissent alors Point Ligne Plan à Paris, les Rencontres Internationales Paris Berlin, Film Flamme à Marseille… 1996, je rencontre Pierre Merejkowsky, présent lors de cette 1re édition, et Nicolas Rey au Festival Bande à Part à Châteauroux. Dominique Noguez et Carole Contant récompensent mon film Quand la mer débordait, d’une boite d’escargots en chocolat, que j’ai plaisir à partager avec Gérard Courant et Joseph Moder qui sont de la partie eux aussi. 1997, Christian Lebrat avec Paris Expérimental édite un coffret (VHS + Livre) de Walden (1964 – 1969) de Jonas Mekas avec Light Cone Vidéo (aujourd’hui Re:Voir) dirigé par Pip Chodorov. En octobre, le film est alors présenté à la Cinémathèque française, rue du Faubourg du Temple. Tout le milieu du cinéma expérimental français est au rendez-vous. Tout le monde ne se connaît pas encore. Marcel Mazé va y remédier. Qui a pu croiser Marcel Mazé était immanquablement séduit par sa personnalité enthousiaste et comme absorbée par cette énergie militante pour vous faire partager sa passion du cinéma expérimental et plus largement différent. Très rapidement vous étiez invité à rejoindre le Collectif Jeune Cinéma. Le statut fédérateur de coopérateur faisait perdre toute visée élitiste à celui de cinéaste. Chacun était susceptible de s’impliquer dans la vie du CJC. Rejoindre ce collectif était, et c’est toujours, « penser » un autre cinéma à partir de sa pratique. Pratique forcément personnelle colorisant de manière protéiforme le cinéma dans un infini des possibles. Débats théoriques et créations polymorphes ne faisant plus qu’un dans un foisonnement de postures critiques permanentes (critique au sens romantique et donc libertaire du terme). Ce collectif est né dans la mouvance de 1968, où l’on se plaisait à croire que le groupe était une force de combat et de renouveau. Grâce à Marcel Mazé, le

CJC a toujours eu ce désir exponentiel d’émancipation que nous avons poursuivi. Il y a certainement du déraisonnable à promouvoir et à défendre des expériences cinématographiques minoritaires et « déstabilisantes », mais c’est qu’à la logique viennent se mêler les affects et les sensations. Prospecter, récolter et nourrir un jeune cinéma de Hyères des années 1970 à aujourd’hui dans un esprit frondeur, optimiste et curieux fut l’engagement de Marcel Mazé. Nommé « Jeune cinéma » parce que les avant-gardes ne cessent de se renouveler à la marge d’une industrie qu’elles influencent : les images et les sons créés au sein de l’expérimentation des images en mouvement innervent et questionnent, comme un gigantesque rhizome, les formes les plus dominantes du cinéma depuis son origine. Pour découvrir, montrer et transmettre cette éternelle jeunesse cinématographique faisant fi des idées reçues, il fallait au moins un passeur. Marcel Mazé était ce passeur qui, du Festival de Hyères au Festival des cinémas différents et expérimentaux de Paris et au cœur du CJC, cherchait à tout prix à partager avec d’autres des œuvres singulières. Figure intrinsèque de cette coopérative qu’il a cofondée, il avait cette capacité à faire de ses choix d’indépendance une radicalité unificatrice qui emportait avec lui notre énergie, afin qu’un cinéma expérimental et différent rayonne de ses puissances fulgurantes par delà toute limite historique ou dogmatique : c’est-à-dire un cinéma expérimental toujours vivant parce ce que présenté et défendu par les cinéastes.

Le CJC et le festival se confondent dans mon parcours, dans mon esprit. En 2005 lors d’une nouvelle organisation du CJC, je succède à Marcel Mazé à la présidence de l’association et participe aux différentes éditions du festival.

Pour cette séance d’ouverture, je voulais rendre hommage à Marcel Mazé et en quelques notes me souvenir de ces années 1990, qui m’ont constituée et investie dans la plus belle des cinématographies qui soit. Riche et diverse comme le reflète le choix des films présentés lors de cette séance d’ouverture de la 20e édition du festival. [8]

Mouvement du cinéma sans caméra. Shizuka un film sensuel et poétique qui interroge le médium visuel et sonore, entre la netteté et l’impression fugitive. Solo célèbre des mouvements dans un solo dansé. I est proche d’un cinéma personnel et narratif. Fin de siècle s’apparente à un journal filmé. Mémoire(s) est une approche vidéo réflexive des histoires des formes. Plus tard est à la fois figuratif et structurel. Les forces de l’ombre et de la lumière, film hommage à Marcel Mazé de Stéphane Marti.

- Laurence Rebouillon

1

1. Jean-Marc Manach, Les rapports vert, gris et vert-de-gris (Années 70 en France: le cinéma expérimental ou l'institutionnalisation impossible), Les Cahiers de Paris Expérimental n°4, 2001

2

Extrait de Nicole Brenez, L'Atlandide, in Jeune, Dure et Pure: une histoire du cinéma d'avant-garde et expérimental, Mazotta, Cinémathèque Française, 2000

3

Site Cinéastes.net, édité de 2002 à 2005 notamment par Colas Ricard

4

Juillet 1992. Projection en polyvision de la version restaurée de Napoléon d’Abel Gance, 1927, devant la Grande Arche de la Défense à Paris.

5

In Le temps retrouvé de Marcel Proust.

6

Site Cinéastes.net, édité de 2002 à 2005 notamment par Colas Ricard

7

Nicole Brenez, Op.Cit.

8

Je n’ai pas cité tous les cinéastes, vidéastes de cette 1re édition, qui n’étaient évidemment pas tous français. Je vous invite à venir voir l’exposition des 20 ans du festival organisée chez Re : Voir / The Film Gallery.