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Hors système

Focus #12

ven. 15 octobre 202115.10.21
20H00—22H00
5 rue des Ecoles
75005 Paris
Tarif
Tarif unique : 5€
Cartes UGC/MK2 et CIP acceptées

Programmé et présenté par Érik Bullot

Présent dans les premiers catalogues du CJC, le film de Jean Fléchet, Traité du rossignol, entre Nouvelle Vague et avant-garde, sur un ton libertaire proche des utopies de 68, croise expérimentation narrative, allégorie poétique et réflexion politique. Il témoigne des premières années du CJC en quête d’un cinéma «qui ne s’insère pas ou ne désire pas s’insérer dans ce que l’on a coutume d’appeler le système ».

Le Traité du Rossignol
Jean Fléchet

France
1969
16mm numérisé
104'

Hors système

Réalisé en 1969 par le cinéaste franc-tireur Jean Fléchet, qui rencontrera un succès public et critique avec L’Orsalhèr (Le Montreur d’ours, 1984) parlé en occitan, Traité du rossignol apparaît dès les premières éditions du catalogue du Collectif Jeune Cinéma, puis disparaît rapidement. Déplions les images de ce film, insolite et curieux.

C’est à la faveur d’une homonymie que le récit s’amorce (le mot rossignol désigne à la fois l’oiseau aux trilles mélodieuses et un jeu de clefs pour crocheter les serrures). Muni d’un magnétophone, Vigo, jeune homme nonchalant, se rend dans le Vaucluse pour enregistrer le chant du rossignol à la demande d’un compositeur de musique électronique et rencontre, le temps d’une nuit printanière, dans une demeure abandonnée, deux voleuses, Mélanie et Lela, à la recherche d’on ne sait quoi. Cette rencontre impromptue sera ponctuée d’apparitions cocasses : un cycliste-randonneur extrêmement fatigué ; un vendeur d’édredons péremptoire accompagné de son épouse endormie, arrivés tous deux en hélicoptère ; une assemblée de villageois qui se barbouille de miel ; le père de Mélanie, ami des commissaires et des procureurs, en proie au délire verbal ; une figure féminine mystérieuse qui personnifie la chouette. Dans la pénombre éclairée de bougies, la fable est placée sous l’invocation magique du vieux Voronov, l’ancien propriétaire russe de la demeure, possesseur d’un jardin fruitier fabuleux.

Le caractère picaresque de la fable est redoublé par la structure digressive du film, rythmée de séquences didactiques sur les oiseaux (rossignols, eiders, pélicans), alternant images documentaires et séquences d’animation, de propos sur la situation politique contemporaine, du récit de l’expérience de Michel Siffre en 1962 qui passa soixante-trois jours dans une caverne pour mesurer l’influence de l’horloge interne. D’où la nature disparate du film, par associations d’idées et divagations, au fil d’une nuit de mai initiatique au cours de laquelle le temps est aboli. Le ton primesautier et déroutant, le jeu des actrices au langage souvent argotique («on a chouravé la dormeuse», «toute le monde était devenu miro», «il connaît des tas de trucs, mais il est cossard »), la ténuité des intrigues, simples support à d’inattendues rencontres, annoncent les films de Jacques Rivette. Par son mélange de fantaisie et de gravité, Traité du rossignol offre une méditation teintée de mélancolie sur la société et la place de l’individu, qu’il s’agisse des rites villageois archaïques ou du monde des oiseaux. Au lever du jour, filant sur les routes dans leur 2 CV délabrée, dérobant le magnétophone, la bicyclette, les édredons et l’élixir de Voronov, les deux voleuses, rejointes par Vigo, semblent échapper à la malédiction, en rupture de ban. La nuit de mai sera libératrice ou ne sera pas.

Si le film est singulier par sa forme composite, il s’inscrit toutefois au sein d’un certain paysage utopique du cinéma français des années 1970. En témoigne le choix des comédiens et comédiennes : Richard Leduc (Vigo) est un acteur familier des films de Robert Benayoun et Alain Robbe-Grillet ; Hermine Karagheuz (Lela), récemment disparue, interprète Marie l’année suivante dans Out 1 : Noli me tangere de Rivette ; Françoise Brion (Mélanie), connue pour ses rôles dans les films de Jacques Doniol-Valcroze, appartient au cercle des élus dans Les Soleils de l’île de Pâques, autre film initiatique de Pierre Kast sorti en 1972 ; metteur en scène de Beckett, Roger Blin incarne le vendeur d’édredons aux griffes de rapace ; Marpessa Dawn, qui figure la chouette, est restée célèbre pour son rôle dans Orfeu Negro.

Sur un ton libertaire proche des utopies de 68, entre Nouvelle Vague et avant-garde, Traité du rossignol croise expérimentation narrative, allégorie poétique et réflexion politique, répondant aux critères labiles des premières années du CJC en quête d’un cinéma «qui ne s’insère pas ou ne désire pas s’insérer dans ce que l’on a coutume d’appeler le système».

— Érik Bullot